
Les tours du World Trade Center peu après l'impact des avions lors des attentats du 11 septembre 2001, à New York
— Flickr, Michael Foran
Où étiez-vous lors des attentats du 11 septembre 2001? Vingt-cinq ans après les événements qui ont bouleversé les États-Unis et marqué la scène internationale, trois professeurs du Département de science politique de l'Université Laval, Aurélie Campana, aussi doyenne de la Faculté des sciences sociales, Francesco Cavatorta, directeur du Département, et Jonathan Paquin, directeur de l'École supérieure d'études internationales, mettent en perspective leurs souvenirs et les conséquences qu'ils observent encore aujourd'hui.
Quel souvenir gardez-vous du 11 septembre 2001?
Aurélie Campana: Sur le moment, comme beaucoup je crois, c'est la confusion et l'incompréhension qui dominaient. Je me souviens d'ailleurs précisément de l'instant où j'ai appris qu'un avion avait percuté l'une des tours du World Trade Center. J'étais alors en voiture, sur une petite route de la campagne alsacienne. L'intérêt que je nourrissais déjà pour l'étude des violences politiques m'a appris à ne pas sauter aux conclusions trop rapidement. Cependant, une fois devant ma télévision, j'ai saisi l'extrême gravité de ce qui était en train de se passer. La séquence ne laissait en effet plus de place au doute sur l'intentionnalité derrière les attaques auxquelles on assistait en direct. J'ai alors compris très vite que cet événement allait nous entraîner dans une spirale de violences.
Francesco Cavatorta: C'était pendant mon doctorat… Il était tôt dans l'après-midi et j'étais en train de faire passer des examens au Trinity College de Dublin. Je prenais une pause quand j'ai remarqué des gens regroupés devant un écran à l'intérieur d'un pub. J'ai vu la première tour en feu, tout le monde pensait que c'était un accident. Je suis retourné dans la salle d'examen et c'est seulement une fois rentré chez moi que j'ai su par ma femme qu'il s'agissait d'attaques terroristes. Elle était devant la télévision, complètement absorbée et horrifiée en même temps. Je me suis assis avec elle et on a passé le reste de la journée devant l'écran.
J'ai ressenti des sentiments contradictoires… D'un côté, il y avait devant mes yeux un spectacle macabre de mort et de souffrance et j'étais vraiment ému pour les victimes. D'un autre côté, plus rationnellement, je voulais m'isoler de mes émotions pour chercher non seulement les raisons de ces attaques (pour un étudiant de politique du Moyen-Orient, le pourquoi était assez clair), mais surtout pour réfléchir à des scénarios futurs pour la région du Moyen-Orient. Finalement, les pires scénarios que j'avais envisagés se sont matérialisés.
Jonathan Paquin: Je garde un souvenir cauchemardesque de ce mardi matin de septembre. Je préparais un séminaire de Relations internationales que je suivais au doctorat à l'Université McGill. Persuadé que l'avion qui avait percuté la tour nord du World Trade Center était le fruit d'une défaillance technique ou d'une erreur de pilotage, j'ai été consterné de voir la destruction de la tour sud 17 minutes plus tard. Il n'y avait plus de doute: les Américains faisaient face à une attaque terroriste d'une ampleur inédite.
J'ai immédiatement eu le sentiment que les dynamiques des relations internationales allaient changer radicalement, et pour le pire. Ces attentats sonnaient le glas des années 1990, une décennie marquée par l'ouverture des frontières, l'accélération de la mondialisation et l'essor du concept de sécurité humaine qui remettait en cause l'approche classique de la sécurité nationale axée sur la défense des frontières et les intérêts de l'État.
En quelques minutes, j'ai eu le sentiment que le monde dans lequel j'avais commencé à étudier les relations internationales venait de basculer.

La professeure Aurélie Campana compte parmi ses champs d'expertise le terrorisme et le djihadisme, le professeur Francesco Cavatorta est spécialiste du monde arabe et le professeur Jonathan Paquin se spécialise notamment en politique étrangère des États-Unis et en relations internationales.
Avec un recul de 25 ans, comment cet événement a-t-il marqué les relations internationales? Y a-t-il encore aujourd'hui des enjeux géopolitiques importants qui découlent de cet événement?
Aurélie Campana: Cet événement a eu de multiples et profondes répercussions sur les relations internationales. Il a d'abord été suivi d'un élan de solidarité envers les États-Unis. Le lancement de la «guerre contre le terrorisme», l'adoption par Washington d'une approche préemptive et l'intervention américaine en Irak, entre autres, ont toutefois contribué au délitement progressif de l'ordre international d'alors. La transformation du Moyen-Orient est certainement l'un des effets indirects le plus important et le plus lourd de conséquences pour les dynamiques régionales et internationales ensuite. Les deux autres régions les plus affectées aujourd'hui encore sont l'Asie centrale, et en particulier l'Afghanistan, et le Sahel.
On ne peut pas évoquer les conséquences des attentats du 11 septembre sans s'arrêter sur les violations répétées des droits de la personne que les réponses étatiques ont contribué à normaliser. Le terrorisme, érigé en menace existentielle, a servi à légitimer un régime d'exception (usage de la torture, détentions extrajudiciaires, surveillance électronique, etc.), qui a affaibli certains pans du droit international.
Pour nombre d'analystes, nous serions aujourd'hui dans une ère post-11 septembre, qui serait marquée par le retour de la compétition entre grandes puissances. Les menaces terroristes continuent cependant à évoluer sous les effets croisés de la reconfiguration de la mouvance djihadiste, de la montée des populismes de droite et de gauche, de la polarisation croissante dans de nombreuses sociétés, de l'accroissement des tensions sur la scène internationale, et de la transformation de la guerre et des techniques de violence.
Francesco Cavatorta: Je suis un peu réticent à dire que les attentats du 11 septembre 2001 ont changé les relations internationales pour toujours, comme beaucoup le prétendaient à l'époque. Je crois que les attentats ont surtout changé les États-Unis et ses citoyens, qui se sont révélés beaucoup moins attachés à leurs libertés individuelles qu'on ne le pensait. La guerre à la terreur n'avait pas de véritable sens du point de vue de la politique internationale, mais elle a permis aux États-Unis d'abord et ensuite à de nombreux autres gouvernements, démocratiques et autoritaires, de mener des campagnes de surveillance, de sécurisation et de contrôle des citoyens, qui ont miné les liens de confiance entre les États et les populations.
Je crois qu'on est en train d'en payer les conséquences encore aujourd'hui. Les mensonges sur la guerre en Irak, conséquence directe du 11 septembre 2001, ont accentué la perte de confiance des citoyens envers les institutions étatiques, particulièrement dans les pays démocratiques. Au niveau international, l'interventionnisme militaire des États-Unis et de ses alliés n'a fait qu'embraser davantage la région, sans apporter plus de stabilité ou de sécurité.
Jonathan Paquin: J'aurais aimé que ma lecture des événements soit erronée. Hélas. En quelques minutes, la frontière canado-américaine était fermée; en quelques heures, l'article 5 de l'OTAN sur la défense collective était invoqué pour la première et unique fois; en quelques jours, le président George W. Bush lançait sa «guerre mondiale contre le terrorisme», d'abord en Afghanistan, puis en Irak. Le monde avait changé: la sécurité nationale était redevenue la priorité.
Avec 25 ans de recul, on peut se demander si cette guerre n'a pas détourné les États-Unis et leurs alliés d'enjeux géostratégiques plus importants. Washington a consacré des sommes colossales à ces conflits qui ont affaibli la légitimité des États-Unis et érodé la confiance de plusieurs partenaires.
Pendant ce temps, une transformation plus profonde se dessinait: l'émergence de nouveaux pôles de puissance, notamment la Chine et l'Inde. Alors que Washington consacrait du temps et du capital politique à ses guerres en Afghanistan et en Irak, les puissances émergentes renforçaient leurs capacités économiques, militaires et diplomatiques. Elles acquéraient progressivement la capacité de remettre en question l'ordre international façonné par les États-Unis.
Quelle place le 11 septembre 2001 occupera-t-il dans les manuels de relations internationales dans 25 ans? Possiblement un paragraphe. La montée de la Chine et des nouvelles puissances pourrait, elle, faire l'objet de chapitres entiers.
Propos recueillis par Alexandra Perron
























