
À l’occasion de la 6e Journée scientifique de VITAM – Centre de recherche en santé durable, qui s'est tenue le 28 mai au Cercle du pavillon Alphonse-Desjardins, le professeur Alexandre Marois a présenté la conférence «Intelligence artificielle en psychologie: usages, bénéfices et enjeux pour la prise de décision clinique».
— Yan Doublet
Se confier à un agent conversationnel comme s'il s'agissait d'un thérapeute est une pratique de plus en plus fréquente chez les jeunes Canadiennes et Canadiens. Au pays, une personne sur 6 ayant moins de 35 ans déclare avoir déjà utilisé l'intelligence artificielle (IA) pour obtenir du soutien en santé mentale. Si cette donnée peut donner froid dans le dos à bien des professionnelles et professionnels de la santé, ceux-ci ne doivent pas pour autant démoniser l'IA et tâcher de l'écarter de leur pratique. Au contraire, ils doivent l'apprivoiser, car elle fait dorénavant partie de leur travail, qu'ils le veuillent ou non. En effet, elle entre dans leur bureau en même temps que toutes ces patientes et tous ces patients qui ont déjà demandé l'avis de ChatGPT, Copilot ou Gemini sur leurs symptômes.
«Les psychologues ne peuvent pas se mettre des œillères. L'IA est présente sur leur divan. L'important est donc d'en dresser un portrait nuancé, avec ses bénéfices et dangers potentiels», déclare le professeur Alexandre Marois de l'École de psychologie.
Le 28 mai, à l'occasion de la 6e Journée scientifique de VITAM – Centre de recherche en santé durable, qui avait pour thème «L'IA en santé: utile dans ma pratique, cohérente avec mes valeurs?», il a donné devant un public composé en grande partie de professionnelles et professionnels de la santé une conférence sur la place de l'IA dans la pratique en santé mentale.
Parmi ses constats, l'IA présente certains avantages pour les patientes et patients: contrairement à un psychologue, elle est disponible 24h/24, elle est facilement accessible partout, notamment dans les régions éloignées, et elle est peu coûteuse. De plus, certaines personnes sont plus à l'aise de lui parler plutôt qu'à un humain parce qu'elles ont l'impression d'être moins jugées.
«Différents bénéfices ont aussi été relevés par la littérature scientifique, révèle le professeur Marois. Par exemple, la précision diagnostique et l'efficacité thérapeutique sont relativement intéressantes pour des problèmes de dépression et d'anxiété. Toutefois, ces outils ne peuvent être utiles qu'auprès de gens qui ne sont pas en grande détresse psychologique.» De plus, ajoute-t-il, il faut garder en tête que les études ont été réalisées avec des volontaires en laboratoire à partir d'agents conversationnels spécialisés, qui ont été entraînés pour discuter de santé mentale, et non pas à partir de ChatGPT.
Tout n'est pas rose avec l'IA
Les utilisatrices et utilisateurs de robots conversationnels rapportent certains désavantages, comme leur absence de mémoire à long terme, la répétition de leurs réponses et des microagressions culturelles. Le professeur Marois, quant à lui, insiste sur trois risques majeurs de ces outils.
Le premier, la flagornerie, incite la machine à dire ce que l'humain veut entendre. «Les outils d'IA sont développés par des entreprises avec un modèle d'affaires qui encourage l'utilisation accrue. Ils vont donc toujours flatter leurs utilisateurs dans le sens du poil, ne pas les contredire et forcément renforcer certaines idées problématiques ou certains biais», indique le chercheur.
Le deuxième, l'anthropomorphisation, conduit les utilisatrices et utilisateurs à humaniser l'outil et à oublier qu'ils discutent avec une machine.
Et le troisième, la psychose induite par l'IA, a déjà bénéficié d'une certaine couverture dans la presse en raison de son caractère sensationnaliste. «Des gens ont développé certains délires, pouvant aller jusqu'à la psychose, à cause de l'IA. Par exemple, le fait qu'elle soit constamment accessible va faire en sorte qu'on va toujours discuter avec elle, qu'elle va affecter le sommeil, qu'elle va réduire les discussions avec les autres humains, qu'elle va offrir des validations qui sont dangereuses et manipuler des vulnérabilités préexistantes. Toute cette chaîne peut alimenter une psychose», explique Alexandre Marois, qui rappelle toutefois que cette dérive est rare.
Bien informer le public, surtout les jeunes
Ce qui est rassurant, c'est que même si une bonne proportion de la population est prête à employer l'IA pour un soutien psychologique, celle-ci demeure somme toute assez sceptique quant à la fiabilité des agents conversationnels: 84% des utilisateurs trouvent que les outils d'IA les aident efficacement à gérer leur santé mentale ou leur bien-être émotionnel, mais seulement 12% parmi eux leur accordent une confiance totale.
«Le public doit rester vigilant et il faut continuer de l'informer sur ce qu'est une utilisation problématique de ces outils, c'est-à-dire une interaction avec l'IA qui crée une nuisance ou une dépendance, et une utilisation normale, où il est possible de trouver des informations utiles», remarque le chercheur.
Développer ce regard critique est d'autant plus important chez les jeunes puisqu'ils ont grandi avec la technologie, qu'ils sont moins enclins à la remettre en question et qu'ils sont particulièrement vulnérables aux dérives de l'IA, rappelle le professeur Marois. «Les adolescents, dit-il, présentent des vulnérabilités au stress, à l'anxiété et à une image dépréciée de soi. Leur jugement critique est encore fragile puisque le cortex préfrontal est toujours en développement.»
Sans surprise, le professeur Marois affirme que l'IA ne peut pas remplacer adéquatement un psychologue, ne serait-ce que parce que, comme tous les professionnels et professionnelles de la santé, celui-ci est soumis à un code de déontologie et qu'il a le devoir de protéger sa clientèle, une obligation totalement étrangère à l'IA.
«Bref, si on brosse un portrait nuancé des outils d'IA, il faut admettre qu'au regard de la pénurie du personnel soignant, ils sont de bons adjuvants au soutien à la santé mentale si on les emploie, bien sûr, avec un regard critique», conclut le chercheur.

























