
Selon les estimations, près de 10% des personnes aînées au Québec s’identifient à la diversité sexuelle et à la pluralité de genre.
— Getty Images / Robert Reed
Les aînés homosexuels et séropositifs qui ont vu disparaître tant d'amis durant la crise du sida des années 1980 et qui ont cru qu'ils n'auraient pas la chance de vivre longtemps perçoivent-ils le vieillissement de la même façon que le reste de la population de leur âge? Plus ou moins, révèle l'étude Vieillir en diversité et en équité, réalisée par une équipe du Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS) et dirigée par Émilie Raymond, professeure à l'École de travail social et de criminologie. Ce constat s'applique d'ailleurs aux autres personnes aînées LGBTQ+, toutes marquées par le contexte historique de la marginalisation et des transformations sociales majeures qu'elles ont traversées.
«La société promeut souvent une vision homogénéisée du vieillissement. Pourtant, les parcours de vie, les identités, les expériences de discrimination ou de reconnaissance façonnent la manière de vieillir. C'est dans cette perspective qu'émerge l'importance des réflexions autour du vieillissement en équité et en diversité», explique Émilie Raymond.
«Le but de notre recherche est de mieux comprendre comment certaines identités ou conditions chez les personnes aînées génèrent des défis particuliers à l'échelle individuelle et collective. On voulait notamment identifier les facilitateurs et les obstacles à l'inclusion sociale», ajoute Sylvie Demers, professionnelle de recherche au CIRRIS.
Le 11 mai, au Musée de la civilisation, l'équipe du projet a présenté les résultats de sa recherche-action participative menée en partenariat avec des groupes communautaires et des personnes aînées faisant partie de 4 groupes, dont la communauté LGBTQ+.
Des destins marqués par le contexte social du Québec
Selon les estimations, près de 10% des personnes aînées au Québec s'identifient à la diversité sexuelle et à la pluralité de genre. Cette génération a connu l'époque où l'homosexualité était considérée comme une maladie mentale (le DSM l'a retirée de sa liste en 1973) et passible d'emprisonnement (la décriminalisation a eu lieu en 1969). Incompris et stigmatisés par leur entourage, plusieurs individus ont rompu avec leurs familles biologiques et se sont exilés dans les centres urbains. «Les récits des personnes rencontrées, indique la professeure Raymond, reflètent l'histoire sociale du Québec. Elles ont tout vécu: de la forte clandestinité de l'homosexualité à la reconnaissance du mariage entre personnes du même genre.»
Cette génération a aussi connu la crise du sida. «Je suis de cette génération de gens atteints du sida. On n'est pas tous morts, on est des survivants post-traumatisés», indique un participant. «La pandémie du sida/VIH apparaît vraiment comme un événement majeur. Ça a façonné un nouveau rapport au corps, aux relations, à la mort, à l'avenir», indique la professeure Raymond, qui souligne la dualité de la situation de ces aînés. Ils sont à la fois privilégiés d'être encore en vie, mais aussi incommodés par une santé fragile parce qu'ils ont expérimenté plusieurs médicaments et ont été victimes de retards dans la recherche médicale générés par les préjugés envers les homosexuels.

La professeure Émilie Raymond, de l'École de travail social et de criminologie, dirige le groupe de recherche Vieillir en diversité et en équité. Le 11 mai, au Musée de la civilisation, l'équipe a tenu un forum scientifique et communautaire, dans lequel elle a divulgué ses résultats de recherche concernant 4 groupes de personnes aînées, soit les Premières Nations, les personnes immigrantes, les personnes avec des incapacités et la communauté LGBTQ+.
— Yan Doublet
Plusieurs personnes participantes à l'étude ont également raconté l'ostracisme et les violences qu'elles ont subies avant les années 2000. «En 1996, j'habitais dans le Village et il y avait des bashings là-bas. Un soir, j'ai été battu par six ou sept personnes, je pense. C'était une époque dangereuse. Pour me protéger, je sortais avec un couteau», confie l'un d'eux.
Cette discrimination et cette violence ont laissé des traces chez les personnes aînées LGBTQ+, qui semblent moins portées à faire confiance à la société, notamment au réseau de santé et de services sociaux, pour les soutenir dans leur vieillissement.
La peur de l'isolement et de l'invisibilité
L'une des plus grandes inquiétudes des personnes aînées issues de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres est d'ignorer qui prendra soin d'elles dans leur vieillesse. Cette inquiétude très vive chez certains individus n'est cependant pas partagée par toute la communauté. En effet, plusieurs personnes aînées se sont engagées dans un mariage hétérosexuel et ont eu des enfants avant leur coming out. Ce sont plutôt celles sans descendance et en rupture avec leur famille biologique qui jugent cette question très préoccupante, puisque le cercle de potentielles personnes proches aidantes s'avère plus restreint. En effet, même si les personnes aînées LGBTQ+ peuvent compter sur de profondes amitiés, qu'elles peuvent appeller «familles choisies», ces dernières ne sont pas toujours reconnues par les institutions, ce qui peut poser des défis dans des contextes de soins ou encore de fin de vie.

Sylvie Demers, professionnelle de recherche au CIRRIS, a présenté les grandes étapes du projet de recherche qui a débuté en juin 2022. Pour l'axe Diversité sexuelle et pluralité des genres, l'équipe de recherche a réalisé des entrevues avec 18 personnes aînées: 8 gais, 8 lesbiennes et 2 personnes en questionnement. Parmi elles, 8 sont des hommes cisgenres, 7 des femmes cisgenres, une est non binaire et une autre est trans.
— Yan Doublet
Chez les femmes lesbiennes, la notion d'invisibilité préoccupe aussi largement les esprits. Selon elles, leur identité est largement ignorée au quotidien et, en vieillissant, elles subissent davantage les contrecoups de l'hétéronormativité que les couples masculins. Lorsqu'on voit deux femmes aînées ensemble, disent-elles, le premier réflexe est de penser qu'elles sont sœurs ou amies, jamais qu'elles forment un couple.
L'invisibilité est également une préoccupation pour toutes les personnes aînées LGBTQ+ qui craignent un retour au placard si elles doivent déménager dans un CHSLD ou toute autre résidence adaptée à leurs besoins. À cette inquiétude s'en ajoute une autre chez les personnes séropositives, qui craignent des répercussions si elles révèlent leur statut sérologique au personnel soignant et aux personnes résidentes.
Une mosaïque de parcours et de points de vue
«Ce qui a vraiment émergé de nos données, c'est la grande diversité à l'intérieur du groupe LGBTQ+», affirme Sylvie Demers. À preuve, deux personnes qui ont participé à la recherche ont un discours très rafraîchissant sur la vieillesse. «Après plus de 70 ans de questionnement, j'en suis venue à la conclusion que le plus beau cadeau que je puisse me faire, c'est de redevenir ce que la nature m'a volé à ma naissance. Je suis une femme qui est née dans un corps d'homme», a confié l'une d'elles.
Ces deux personnes qui s'identifient maintenant comme trans et non binaire ont vécu presque toute leur vie en conformité avec les attentes associées à leur sexe assigné à la naissance. Elles vivent présentement une libération, elles perçoivent leur vieillesse comme une période d'épanouissement.
«Aujourd'hui, précise Émilie Raymond, on a plus que jamais besoin de toutes ces diverses caisses de résonance pour comprendre, d'un côté, nos avancées juridiques, sociales, culturelles et, d'un autre, nos stagnations ou nos reculs, comme le retour d'insultes homophobes et transphobes dans les cours d'école. Souvent, on parle du vieillissement comme d'une expérience personnelle, mais c'est une expérience éminemment collective», conclut Émilie Raymond, qui souhaite que ces données permettent le développement de milieux sociaux plus bienveillants et inclusifs pour toutes les personnes aînées.
En savoir plus sur le projet Vieillir en diversité et en équité

























