26 mars 2026
Comment reconstruire la langue wendat après plus d’un siècle de dormance?
À l’occasion du Mois des langues autochtones, la professeure Megan Lukaniec discute du long processus, entrepris en collaboration avec sa communauté, pour revitaliser sa langue ancestrale

La professeure Megan Lukaniec, d'origine wendat, est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en reconstruction et revitalisation des langues autochtones.
— Megan Lukaniec
Y a-t-il eu, à Wendake, une seule personne au cours du 20e siècle capable de parler couramment la langue ancestrale? Probablement pas. Endormie depuis au moins 100 ans, voire plus de 150 ans, la langue wendat bénéficie aujourd’hui d’un processus de reconstruction et de revitalisation, qui implique notamment une recherche minutieuse dans les archives et les vieux enregistrements pour retrouver la façon dont les mots étaient prononcés et combinés les uns avec les autres.
Megan Lukaniec, professeure au Département de langues, linguistique et traduction et titulaire de la Chaire du Canada en reconstruction et revitalisation des langues autochtones, s’intéresse au wendat depuis près de 20 ans. Toutefois, c’est par l’apprentissage du français qu’elle a tout d’abord noué des liens avec ses racines. «Je suis une Wendat anglophone parce que j’ai grandi aux États-Unis. Pour moi, c’était important d’apprendre la langue française parce que c’était mon lien de rattachement avec Wendake, avec ma famille. Ça m’a amenée à comprendre que l’apprentissage d’une langue, ça apporte une autre vision du monde», raconte-t-elle.
Après avoir terminé son baccalauréat dans une université américaine, Megan Lukaniec pose ses valises à Québec en 2006, avec cette conviction que la langue est une fenêtre sur l’univers mental d’un peuple. Inscrite à la maîtrise, elle participe au projet Yawenda’, une alliance de recherche entre la communauté de Wendake et l’Université Laval, qui vise à revitaliser la langue de ses ancêtres.
Les premiers pas vers la reconstruction
La première étape a été de consulter les archives des missionnaires des 17e et 18e siècles qui ont rédigé des dictionnaires et des grammaires de langue wendat et ont traduit les Évangiles dans cette langue. «On ne peut pas totalement se fier à ces documents. Les missionnaires n’étaient pas capables de transcrire tous les sons distinctifs de la langue wendat. Par exemple, ils n’entendaient pas le h qui, s’il est présent, peut changer le sens d’un mot. Après une recherche historique comparative avec d’autres langues iroquoiennes, on a réussi à repérer les sons distinctifs qui manquent dans les transcriptions des jésuites et à résoudre certaines ambiguïtés dans leurs manuscrits», explique Megan Lukaniec, qui ajoute que le système phonologique ainsi révélé a pu être transcrit dans l’orthographe standardisée, établi par voie de résolution du Conseil de la Nation Wendat en 2010.

Extrait de l'ouvrage Vocabulaire huron-français du père Potier
Ensuite, dans sa thèse de doctorat, la chercheuse s’est penchée sur la morphologie verbale. «Les verbes en wendat sont très complexes. Ils peuvent représenter l’équivalent d’une phrase en français ou en anglais puisqu’ils comprennent les pronoms et toutes les informations sur le déroulement de l’action dans le temps», dit-elle, tout en précisant que le verbe est la catégorie lexicale la plus importante en langue wendat.
Une chaire du Canada pour continuer le processus
«Maintenant qu’on comprend le système de sons et qu’on sait comment construire les mots en wendat, nous allons faire des recherches pour savoir comment combiner les mots pour faire des phrases plus complexes et des discours plus longs», résume la professeure Lukaniec à propos du projet de la Chaire du Canada en reconstruction et revitalisation des langues autochtones.
Ce projet repose en grande partie sur l’étude de 40 textes issus de discours oraux recueillis en 1911 et 1912 par l’ethnologue Marius Barbeau. Ces textes contiennent une grande variété de récits, comme des mythes et des légendes, des anecdotes et des histoires de guerre. Ce sont les seuls textes issus de la bouche même de locutrices et locuteurs de langue wandat encore conservés aujourd’hui.
Wandat? Oui, en 1911 et 1912, Marius Barbeau n’a pu enregistrer que des chants en wendat, puisqu’il n’y avait plus personne qui parlait cette langue à Wendake. Par contre, le wandat a eu au moins une locutrice jusque dans les années 1960. «Les communautés wandat occupent des territoires qui se situent en Oklahoma, au Kansas et au Michigan. En tant que linguiste, je considère le wendat et le wandat comme deux variétés d’une même langue. Ils sont très proches parce qu’ils proviennent de la même source. Par contre, c’est clair qu’il y a de nombreuses différences entre les deux puisqu’ils ont évolué de façon différente pendant des siècles», explique la chercheuse.
Malgré tout, ces précieux vestiges d’une langue endormie permettront de repérer des patrons syntaxiques et discursifs et d’en savoir un peu plus sur l’usage des particules, révèle la chercheuse. «Même si les verbes sont très importants dans la langue wendat, on a aussi des particules. Il s’agit d’une autre catégorie lexicale, qui gère la structure de l'information dans une conversation. C’est la chose la plus difficile à cerner en linguistique iroquoienne parce que les particules y sont polysémiques. Bref, elles ont des sens et des fonctions multiples.»
Un projet de communauté
Même si elle est titulaire de la Chaire, Megan Lukaniec insiste pour dire qu’elle ne décide pas seule des recherches qui y sont menées; les étapes du processus de revitalisation de la langue sont discutées et adoptées par la communauté wendat.
«Et ce n’est pas moi non plus qui décide de ce qu’on fera des résultats de mes recherches dans la communauté», explique la professeure. Malgré tout, elle admet qu’elle aimerait bien adapter pour les enfants certains des récits recueillis par Marius Barbeau, pour vraiment plonger la jeune génération dans la langue et la culture wendat. «La langue ancestrale a un lien important avec le rattachement identitaire. On enseigne le wendat à l’école Wahta’ depuis 2011. On l’enseigne aussi au CPE Orak. On commence maintenant à voir chez les jeunes adultes de la communauté les fruits des graines qu’on a semées dans les 15 dernières années, et c’est beau», conclut la professeure Lukaniec.
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