
Le premier rendez-vous des Rencontres improbables s'est tenu le 4 février à la Charpente des fauves, dans le quartier Saint-Sauveur. Au centre du cercle, Gilles Joncas, professeur au Département de physique, de génie physique et d'optique, Josianne Roberge, artiste en arts visuels et vidéaste, Marianne Charbonneau, architecte, Julia Gaudreault-Perron, conseillère à l'innovation qui a piloté la création et la réalisation des Rencontres improbables, et Simon Grondin, professeur à l'École de psychologie.
— Yan Doublet
À la Charpente des fauves, un lieu d'exploration artistique, des chaises étaient disposées en cercle. Pas de tribune, pas de scène. L'audace des Rencontres improbables tient beaucoup de cet espace de rassemblement, où chaque prise de parole vaut la même chose, que l'on soit scientifique ou artiste, élève à l'école secondaire ou spécialiste universitaire. L'objectif: provoquer un dialogue entre des personnes de milieux différents qui ne sont pas destinées à réfléchir ensemble.
«On voulait tenir l'activité à l'extérieur du campus pour aller à la rencontre de la société civile, des entrepreneurs, des artistes… Et on souhaitait un véritable croisement des savoirs expérientiels, traditionnels, académiques, tous mis sur un pied d'égalité», explique Julia Gaudreault-Perron, conseillère à l'innovation au Vice-rectorat aux études et aux affaires étudiantes, qui a piloté le projet des Rencontres improbables.
C'est d'ailleurs elle qui, lors de la première Rencontre improbable, a donné les règles pour participer à l'exercice. D'abord, quatre intervenantes et intervenants, préalablement choisis, prennent place au centre pour commencer la discussion. Une chaise demeure vide. Après les premiers échanges, une personne du public peut aller s'assoir sur cette chaise et prendre part à la conversation, pendant qu'une des personnes invitées quitte sa place pour permettre à quelqu'un de l'auditoire de s'intégrer au dialogue, et ainsi de suite.
Finalement, au terme de la soirée, la succession de déplacements aura permis de maintenir pendant plus d'une heure une discussion naturelle et plurielle entre une quinzaine d'interlocutrices et interlocuteurs.
Le mot instant et ses variations
Une autre visée du projet est de favoriser, à partir d'un mot choisi pour sa simplicité et ses significations multiples, l'échange respectueux de points de vue divergents dans une société de plus en plus polarisée. Pour ce premier rendez-vous, le mot était instant.
«C'est un mot en tension, qui peut varier selon les occasions, les événements. Par exemple, le champ de pratique d'une personne ou son expérience personnelle va teinter sa définition. Chaque discipline impose un angle, une manière de l'interpréter», remarque Julia Gaudreault-Perron.
D'ailleurs, les quatre premiers intervenantes et intervenants représentaient bien cette diversité de perspectives inspirées par des savoirs disciplinaires, des pratiques professionnelles et des idéaux artistiques. «L'instant ne présente aucun intérêt», a affirmé d'emblée le professeur d'astrophysique Gilles Joncas, qui étudie des phénomènes évoluant sur des millénaires. «L'instant peut être si dense», s'est opposée l'artiste en arts visuels Josianne Roberge, qui a expliqué que, sur scène, lorsqu'il est écouté par le public, l'artiste vit un «instant qui existe plus grand». Pour l'architecte Marianne Charbonneau, le plus important d'un instant est le souvenir qu'on en garde et qui est souvent rattaché à un lieu, alors que pour le professeur en psychologie Simon Grondin, «le temps psychologique est trompeur, rempli de paradoxes».
Tantôt insignifiant, tantôt immense, le mot instant s'est donc épaissi de diverses couches, faisant découvrir à toutes et tous ses facettes inconnues et surtout des perspectives différentes. Par exemple, la professeure de philosophie politique Laura Silva a rappelé la structure tripartite de l'instant: un peu de mémoire, un peu de présent et un peu de prévision. Sans cette épaisseur, impossible d'entendre une mélodie: on n'aurait que des notes isolées.
L'égalité et le respect des points de vue ont incité une toute jeune fille, à l'aube de l'adolescence, à prendre la parole avec aplomb et candeur au milieu de plusieurs spécialistes universitaire pour expliquer qu'en classe le temps lui apparaît parfois long et parfois court. Une étudiante de l'Université du 3e âge a, quant à elle, témoigné que l'on comprend bien en vieillissant toute la valeur de ce temps qu'on accorde à l'apprentissage. Une autre participante qui travaille avec les Premiers Peuples a raconté la déconstruction de ses repères temporels. «Les aînés autochtones, a-t-elle dit, m'ont expliqué que ce que certains ont appelé l'indian time, ce n'est pas être en retard, c'est plutôt se préoccuper d'être au bon endroit au bon moment.»
Gilles Joncas, professeur d'astrophysique à l'Université Laval fait part de sa perception du temps. À l'avant, cette chaise laissée vide, qui invite une personne du public à se joindre à la discussion. On aperçoit en retrait à gauche Laura Silva, professeure au Département de science politique, et la jeune adolescente, qui ont volontairement contribué au dialogue.
— Yan Doublet
Pour alimenter les débats et inspirer les réflexions, on avait également proposé aux participantes et participants de répondre à cette question: «Dans un monde d'instantanéité et d'urgence, qu'est devenu notre rapport au temps?». Des interventions ont donc pris d'autres chemins, scrutant par exemple l'accélération et l'abolition de certaines frontières temporelles causées par les nouvelles technologies, ou les contraintes d'organisation économique qui ont changé notre rapport au temps, ou encore la perte de liberté associée à l'urgence.
Une performance pour vivre autrement l'instant
Outre les discussions sur le temps, cette première Rencontre improbable a aussi présenté une proposition artistique sur le même thème. Orchestrée par Josianne Roberge, la performance réunissait cinq femmes de générations différentes qui se sont mutuellement brossé les cheveux pendant de longues minutes. «J'ai dit aux cinq femmes, vous n'interagissez pas avec une autre, vous interagissez avec votre moi plus tard ou votre moi avant», a expliqué l'artiste derrière l'œuvre. Cette introduction artistique a permis à l'assistance de commencer une réflexion personnelle sur la lenteur, le contenu d'un instant et la richesse des dialogues entre les âges de la vie, avant même le début des discussions.

En ouverture, une performance réunissant cinq femmes de générations différentes a invité le public à entamer une réflexion personnelle sur l'instant et le passage du temps.
— Yan Doublet
Si l'événement – à la fois spectacle et prise de parole libre – ose et s'éloigne si franchement de modèles universitaires plus classiques, c'est qu'il porte en lui un désir assumé de déconstruire les vases clos des disciplines universitaires et de se rapprocher de la société civile pour favoriser l'envie d'apprendre.
«Lorsque nous avons imaginé les Rencontres improbables, nous avions plusieurs objectifs en tête. Nous souhaitions créer un événement qui incarnerait notre culture de l'interdisciplinarité. Mais nous voulions aussi contribuer au développement d'une société apprenante, qui offre des occasions d'apprentissage à toutes les personnes de tous âges et où citoyens, scientifiques, artistes, entrepreneurs et autres acteurs s'engagent dans un dialogue ouvert», a affirmé Caroline Senécal, vice-rectrice adjointe aux études et aux affaires étudiantes.
D’ailleurs, cet événement est le fruit d’un partenariat avec Projet collectif, un organisme à but non lucratif qui vise à favoriser l’accès aux savoirs et la collaboration entre individus et organisations pour décloisonner les différents milieux de notre société.
Les Rencontres improbables s’inscrivent dans le chantier Les études tout au long de la vie. Le prochain rendez-vous tentera de définir le mot participation. L'événement, qui aura lieu en avril, sera annoncé dans le Babillard.

























