
Une page du premier cartulaire de Friesing. Selon le doctorant, cette compilation de chartes notariées a été rédigée à la main avec soin, légèrement décorée et surtout très bien organisée. Ici, une notice fait savoir que l'artisan Ilprant a rendu un bien foncier à l'évêque.
— Collection Bayerische Staatsbibliothek
«Dans sa chronique, Thietmar de Mersebourg (†1019) raconte la manière dont l'empereur Otton 1er (†973) avait récompensé le service de son grand-père Henri le Chauve (†976) en lui offrant un torque d'or [collier]. Dans les textes narratifs du haut Moyen-Âge, ces dons d'objets, vêtements, armes ou bijoux, sont communément évoqués dans le cadre de relations de fidélité.»
C'est par ces mots que le doctorant en histoire Alexandre Beaudet débute sa thèse.
«Ma recherche doctorale porte sur la distinction sociale des artisans du haut Moyen-Âge, explique-t-il, et je me centre particulièrement sur le cas des métallurgistes. Le statut social des artisans a été très peu étudié; souvent on l'a pris pour acquis sur la base de leurs fonctions productives. Dans une lecture marxiste, souvent implicite ou inconsciente, on les associe aux “travailleurs”, cependant le haut Moyen-Âge n'a pas produit de catégorie sociale équivalente. Il me semblait donc pertinent de m'interroger sur les places sociales qu'occupaient les artisans.»
Récemment, au Morrin Centre de Québec, le doctorant a animé une séance du cycle de conférences grand public de l'Institut d'études anciennes et médiévales de l'Université Laval. La période étudiée dans sa thèse va du 7e siècle au 10e siècle de notre ère. Elle a suscité peu d'intérêt de la part de la communauté de recherche. Son outil principal était la charte médiévale notariée. Cet acte écrit officiel, souvent sur parchemin, consigne une concession de droits, de privilèges ou un accord juridique entre un seigneur, ou souverain, et ses sujets. Quelque 491 documents ont constitué le corpus du doctorant. Ces documents, principalement d'origine italienne, contiennent plus de 600 occurrences d'artisans.
Des aristocrates artisans
Selon Alexandre Beaudet, les chartes ont effectivement révélé que certains artisans faisaient partie de l'aristocratie, comprise comme un groupe large de dominants, montrant du même coup que le contrôle d'un savoir-faire n'était pas incompatible avec les modes de vie aristocratiques. «Il s'agit du point central de ma recherche, dit-il. Les artisans qui ne gravitaient pas dans ces cercles sociaux privilégiés sont difficilement observables avant le 12e siècle. La transmission du savoir-faire se fait au sein de la familia, soit de père en fils, soit par l'entremise de liens de parrainage d'oncle à neveu, ou de maître à apprenti, ou par la confraternité dans les ateliers monastiques.»
Le travail de recherche du doctorant a consisté en une analyse sociale. «Le rôle social de l'artisan dans la société médiévale, qui dépasse celui de producteur, a été peu exploré par les historiens, poursuit-il. Parmi ceux que l'on nomme artisans dans les documents, il y a définitivement certains qui se distinguent fortement par leur savoir-faire, aussi parce qu'ils font partie de familles aristocratiques. Au-delà de leur savoir-faire, ils font partie d'un réseau aristocratique au service des grands pour produire des épées, des reliquaires et autres. Ceux qui produisaient des objets de métal, les orfèvres, les forgerons et les monétaires, jouaient un rôle particulier. Ils occupaient une place prépondérante parmi les artisans du temps. Cela était visible surtout dans les espaces germaniques, soit le monde franc et le monde lombard.»

Représentation de forgerons dans le psautier d'Utrecht (820-830 de notre ère). Un psautier est un livre liturgique ou de dévotion regroupant les psaumes bibliques.
— Collection Bibliothèque universitaire d'Utrecht
Un corpus bien conservé
La plupart des documents étudiés par le doctorant, tous rédigés en latin, sont très bien conservés et très lisibles. Cette langue morte ne représentait pas vraiment un défi pour lui puisqu'il s'était mis au latin médiéval durant ses études de baccalauréat et de maîtrise. Alliances matrimoniales, action juridique, affranchissement, transferts fonciers, relations épistolaires: autant d'actions importantes que consignaient les chartes à l'époque. Le vocabulaire, lui, était assez souvent répétitif. «On sait à quoi s'attendre dans les formules des notaires, soutient-il. Cela dit, ces documents sont difficiles d'approche parce que ce sont des formules juridiques.»
Une époque très différente de la nôtre
La société médiévale comprenait trois catégories de citoyens: ceux qui prient (les Oratores), ceux qui combattent (les Bellatores) et ceux qui travaillent (les Laboratores). Cette société reposait sur deux structures sociales principales: la familia (la famille) et l'ecclesia (l'église). «Un élément central de ces deux structures était ce que produisaient les artisans peintres, céramistes, couturiers et métallurgistes», souligne Alexandre Beaudet. Selon lui, des femmes ont certainement été impliquées dans la production artisanale. «Cela, affirme-t-il, est bien documenté pour les textiles. Mais même pour les autres arts, elles pouvaient hériter de la supervision d'un atelier. Dans mon corpus, je n'ai qu'une femme (fabrissa), mais pour le 11e et le 12e siècle on en a d'autres, notamment des coutelières. On sait qu'elles touchaient aux arts du textile, à l'enluminure et à la supervision.»

























