
Un kiosque à journaux, à Montréal, en 1972, une photo d'Antoine Désilets. Installés dans des lieux stratégiques et passants, bien illuminés le soir, les kiosques constituaient un mobilier urbain familier.
— BANQ, fonds La Presse
Début janvier à Paris, la publication d'un essai écrit par le professeur Guillaume Pinson, du Département de littérature, théâtre et cinéma de l'Université Laval, a suscité un intérêt à la fois des médias et du public. Son titre accrocheur, L'adieu au journal – essai d'histoire médiatique, y était certes pour quelque chose. Cet ouvrage de 220 pages illustré de nombreuses photos d'époque est édité chez CNRS Éditions. Il vient d'arriver au Québec.
«La parution a été mentionnée dans de nombreux médias en France, dont de beaux articles dans Le Monde et Libération, et j'ai fait le tour des radios, dont France Culture, explique l'auteur. C'est que l'ouvrage intrigue évidemment les journalistes, puisqu'il porte sur la fin de la culture du journal imprimé et raconte l'histoire du journal en la mettant en parallèle avec ce que nous traversons aujourd'hui avec le numérique. C'est un essai au ton assez libre, plus accessible qu'un ouvrage purement scientifique, ce qui semble contribuer à son petit succès.»
Selon lui, le numérique a profondément bouleversé notre rapport à la communication et à l'information. «Par certains aspects, ajoute-t-il, le numérique n'a fait qu'amplifier ce rapport individuel et dématérialisé au monde que la production des journaux avait construit.»
Dans le cadre d'une année d'étude et de recherche, le professeur séjourne actuellement à Paris. Début avril, il a été invité à Bruxelles pour parler de L'adieu au journal dans un cours de maîtrise à l'Université libre de Bruxelles.
L'adieu au journal se veut l'aboutissement de travaux et de réflexions que mène l'auteur depuis plus de 20 ans sur les liens entre littérature et culture médiatique. Pour rappel, Guillaume Pinson anime depuis plusieurs années la plateforme numérique Médias 19. Cette plateforme s'est imposée dans le monde francophone comme un espace central dans l'histoire culturelle et littéraire de la presse. Selon lui, les journaux de langue française qui ont essaimé aux quatre coins du monde au 19e siècle ont représenté «une immense aventure, [mais] complètement oubliée».

Les bureaux du journal français Le Matin, extrait de carte postale de 1909. La façade de l'immeuble est truffée de slogans médiatiques: «Le plus rapidement informé», «Exact, intéressant, utile», «Nombreuses illustrations», «Service direct avec New York». Ces slogans ne dépareraient pas à l'ère numérique: ils portent sur la vitesse, la capture de l'intérêt, l'espace décloisonné...
— BnF – Gallica
Quand le français dominait le système médiatique
«Cela me frappe, dit-il. Au 19e siècle, le français était la langue dominante du système médiatique, la langue la plus internationale. On produisait des journaux en français sur tous les continents. Nous avons repéré des milliers de journaux dans les Amériques. Personne ne connaît cette histoire. C'est une aventure formidable, celle de la première globalisation médiatique, qui est donc en somme l'ancêtre de notre système hyper-connecté d'aujourd'hui.»
Le professeur se dit fasciné par la rapidité avec laquelle la presse imprimée s'est effacée de notre vie quotidienne. Il est tout aussi fasciné par la série quasi simultanée de transformations extrêmement rapides provoquées par l'essor de la culture numérique. «Tout donne le tournis», écrit-il dans son essai à propos d'une sorte de répétition de l'histoire. «Les hommes et les femmes qui ont vécu au 19e siècle et qui ont assisté à la naissance de l'ère médiatique ont eux aussi, comme nous, ressenti de très fortes émotions, individuelles et collectives. Ils ont eu le sentiment d'être pris dans un mouvement vertigineux, emportés par la vague d'objets imprimés qui les submergeait. Soudain, tout changeait.»
Des pertes relatives au temps et aux émotions
L'ère du journal papier, Guillaume Pinson n'hésite pas à la qualifier d'«extrêmement riche». Parmi toutes ces choses que les sociétés modernes ont perdu avec la fin du journal papier, l'auteur en identifie deux. D'abord un rapport au temps, celui d'un rythme, fondé sur la périodicité. «Le journal papier a un début et une fin, souligne-t-il. Il faut le feuilleter, prendre le temps. Un moment donné il faut le fermer et attendre le suivant. Nous avons donc perdu cette culture de la périodicité, qui imposait des pauses, des moments d'attente et de silence. Nous sommes perpétuellement plongés dans un flux infini.»

Des passagères et passagers lisant le journal dans un wagon du métro de New York, photo prise par Stanley Kubrick en 1946. Elle est tirée d'un reportage photographique effectué par le futur cinéaste pour le magazine Look.
— Museum of the City of New York
Selon le professeur, nous avons perdu aussi une certaine manière d'ordonner et de «classer» les émotions, de les méditer. «Nous réagissons désormais directement et instantanément à tout, nous empilons les émotions, le ressenti, sans prendre jamais le temps de souffler, soutient-il. Cela me semble compliquer beaucoup de choses et expliquer des effets de frustrations très fortes, de la colère qui n'a jamais le temps de s'apaiser.»
Cela dit, bien d'autres choses n'ont pas été perdues et présentent des aspects similaires à la nouvelle réalité. Selon l'auteur, nous avons le sentiment que le monde devient plus complexe, qu'on est submergé par trop d'informations, qu'on ne peut plus se passer de nos journaux/de nos téléphones, etc. «La révolution médiatique, poursuit-il, a profondément modifié le monde, d'une manière assez brutale, et c'est comme si depuis une vingtaine d'années, on était plongés dans une histoire qui présente des aspects similaires, qui engendre des inquiétudes, des perplexités, qui sont très proches de celles qui ont été vécues alors qu'on entrait dans l'âge du papier médiatique.»
Le «désir de connexion» est un autre de ces besoins qui sont restés. «Un besoin vital d'avoir des nouvelles, de savoir ce qui se passe autour de nous et d'être relié indirectement à notre communauté à partir du journal/de l'écran, explique Guillaume Pinson. Cela comble donc un besoin fondamental et il en a résulté des formes assez semblables de dépendance. On ne pouvait pas se passer d'un journal autrefois; on ne peut pas se passer d'un téléphone aujourd'hui.»
Selon lui, le numérique a quelque chose de «profondément neuf». «C'est un dispositif, dit-il, qui entremêle l'information et l'interaction, le public et le privé. Sur un téléphone, on prend connaissance de ce qui se passe dans le monde et on communique avec ses amis, avec son réseau privé, avec sa famille. Tout se passe sur le même support. Le journal était beaucoup moins interactif et il était surtout unidirectionnel.»
Le professeur croit que des journaux vont continuer à publier une édition papier. «L'adieu au journal n'est donc pas un enterrement total du journal! lance-t-il. Certains titres de référence se maintiennent et vont sûrement parvenir encore longtemps à rejoindre un ensemble de lecteurs et de lectrices fidèles qui apprécient le contact avec le papier, le temps de lecture qu'il offre, l'espèce de ralentissement du temps qu'il propose. Par contre, cette pratique devient marginale. Cela n'empêche pas, à mon avis, qu'on aura toujours le goût d'avoir accès à du papier. Je suis certain que l'avenir nous réserve des surprises.»

Un petit groupe de vendeurs de journaux, à New York, en 1908, une photo de Lewis Hine. Pendant des décennies, les newsboys et les newsgirls ont arpenté les grandes villes du monde, animant les rues de leurs cris.
— Washington, Library of Congress

























