1 avril 2026
Mondes inuit, d’hier à aujourd’hui: fenêtre sur un mode de vie dans l’Arctique canadien
Cette exposition virtuelle met en valeur à la fois la collection donnée par feu le professeur émérite Bernard Saladin d’Anglure à l’Université Laval et les témoignages et savoirs de la communauté d’Igloolik au Nunavut

Natalino Piugattuk et Deborah Qaunaq sont deux personnes aînées d’Igloolik descendantes d’artisans qui ont fabriqué certains des objets de la collection rassemblée par Bernard Saladin d'Anglure. Ils sont accompagnés de l'interprète Roland Taqtu.
— E. Luce
Vêtements, jouets, outils, armes de chasse, masques cérémoniels… Une cinquantaine d’objets témoins du passé et du présent sont mis en valeur dans l’exposition interactive Mondes inuit, d’hier à aujourd’hui. Lancé le 1er avril et accessible gratuitement en français, en anglais et en inuktitut, le site invite les internautes à explorer photographies, capsules audio et vidéo et jeu-questionnaire pour vivre une incursion dans le quotidien des habitantes et habitants du Grand Nord.
Fruit de près de cinq ans de travail, ce projet ambitieux a été réalisé par la Bibliothèque et le Département d'anthropologie en cocréation avec Igloolik, une communauté d’un peu plus de 2000 âmes sur une petite île du bassin de Foxe, au nord du 69e parallèle. Ainsi, plus qu’une simple vitrine numérique sur le passé, le projet représente aussi un espace de rencontres: celles entre les cultures allochtone et inuit, entre les savoirs universitaires et locaux, entre la mémoire et les pratiques contemporaines. En effet, derrière l’interface visuelle se cache une démarche empreinte d’ouverture, de partage, de transmission et de réconciliation.

Le village d'Igloolik, qui abrite un peu plus de 2000 habitantes et habitants, est situé au Nunavut, sur une île au-dessus du 69e parallèle.
— Valentine Ribadeau Dumas
Le legs de l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure
Durant les années 1960 et 1970, Bernard Saladin d’Anglure, professeur d’anthropologie à l’Université Laval, a parcouru l’Arctique et visité plusieurs villages pour y mener ses enquêtes ethnographiques. Il en a rapporté plus de 350 objets, qu’il a ensuite offerts aux Collections de l’Université Laval. En 2020, une première exposition, présentée à la Bibliothèque, a permis de faire découvrir une partie de ces trésors au public.
«Mais une fois cette exposition terminée, l’idée a germé dans l’esprit d'une chargée de conservation et de mise en valeur des collections, Marie Dufour, d’en faire quelque chose de plus permanent, avec une diffusion plus large. Et on voulait surtout créer une relation entre la collection et les communautés d’où viennent les artefacts», explique Valentine Ribadeau Dumas, coordonnatrice du projet Mondes inuit, d’hier à aujourd’hui et professionnelle de recherche à la Chaire de recherche sur les relations avec les sociétés inuit, dirigée par Caroline Hervé, professeure au Département d’anthropologie.

Jeu de chasse au phoque qui servait à enseigner la chasse aux jeunes garçons en développant leur rapidité, leur précision et leur dextérité avec le harpon.
— Pub Photo
En mai 2022, accompagnée de l'étudiante Marie-Pierre Thibault et munie de plusieurs artefacts, elle s’est donc rendue dans la communauté d’Igloolik pour un séjour exploratoire. «On envisageait déjà de créer un musée virtuel et on voulait faire part de notre idée aux gens de cette communauté, en plus de leur faire découvrir la collection, puisqu’une large proportion des objets viennent de là», raconte Valentine Ribadeau Dumas, qui insiste sur le fait que l'initiative n’a pas été présentée aux membres de la communauté – les Iglulimmiut – comme un projet clé en main. «Au contraire, dit-elle, on voulait comprendre ce que représentaient ces objets pour eux, ce qu’ils aimeraient que cette collection devienne et comment elle pourrait leur être utile.»
Des objets qui deviennent des médiateurs
Plusieurs Iglulimmiut montrent rapidement de l’intérêt pour le projet. Le Nunavut Arctic College et la Iglulik High School y voient une belle occasion de mettre en valeur la culture inuit par et pour les Inuit et de créer des ponts entre les personnes aînées et les jeunes générations. Des ateliers scolaires et communautaires sont ainsi organisés pour faire découvrir les objets et favoriser la transmission intergénérationnelle du savoir.
Des Inuit, dont deux personnes aînées, font aussi le voyage jusqu’à Québec pour découvrir la collection complète, donner de nombreuses informations sur les artefacts et raconter des histoires et anecdotes sur ceux-ci.
«Pour nous, les têtes de harpon se ressemblaient et étaient cataloguées de la même façon dans la collection. Pour ces aînés, ce n’étaient pas du tout les mêmes objets. Ils voyaient immédiatement les différences de forme et d’aiguisage: en voici une pour le phoque, une autre pour le morse, une pour tuer, l’autre plutôt pour blesser, etc. Ils ont ouvert des mondes qu’on ne voyait pas», explique Valentine Ribadeau Dumas.
Cette différence de perspective s’est aussi matérialisée d’autres façons. «Par exemple, nous avions apporté, avec le plus grand soin, un jouet de la collection: un traîneau à chiens miniature fait avec des ossements. Un Inuk m’a dit : “Il est vieux, ton truc. Jette-le, je vais t’en donner un plus beau». Pour nous, tous les objets étaient de précieux artefacts à manipuler avec des gants. Pour eux, c’était simplement des outils et des objets du quotidien», raconte-t-elle.

Des élèves et une professeure de la Iglulik High School autour d'une tête de harpon, lors d'un des 25 ateliers scolaires durant les séjours de l'équipe de l'Université Laval à Igloolik.
— Marie-Pierre Thibault
En tout, les partenaires se sont réunis à cinq reprises entre 2022 et 2025, trois fois à Igloolik et deux à Québec. «Finalement, les objets sont devenus un support de communication et d’échanges. Ça a créé des relations entre l’Université et la communauté inuit, mais ça a aussi favorisé, localement, les liens entre les générations», résume la coordonnatrice.
Boucler la boucle
Le projet a aussi permis de raviver certains liens tissés il y a un demi-siècle par Bernard Saladin d’Anglure avec la communauté d’Igloolik, alors qu’il allait sur le terrain avec son fils Guillaume. Certaines des personnes aînées ayant participé activement à la cocréation du musée virtuel sont les descendantes et descendants directs des Inuit ayant abreuvé l’anthropologue d’objets et d’histoires.
«C’est une forme de continuité. On recrée des relations 50 ans plus tard, autrement, avec une même volonté de dialogue. Ça demande du temps, de l’humilité et beaucoup d’écoute. Mais recréer ces relations et les nourrir, de façon éthique et respectueuse, c’est certainement l’un des objectifs majeurs du projet et peut-être aussi l’un des rôles essentiels d'un anthropologue», conclut Valentine Ribadeau Dumas.
Visiter l'exposition interactive Mondes inuit, d'hier à aujourd'hui
En savoir plus sur la collection d'artefacts inuit offerte à l'Université par Bernard Saladin d'Anglure

























