
Quelqu'un d'extraordinaire, un court métrage de fiction de Monia Chokri sorti en 2013, est un outil pédagogique apprécié par des enseignantes et enseignants du cégep.
Peu de données sont disponibles sur l'usage du court métrage comme outil pédagogique dans l'enseignement général au cégep. Marianne Gravel, candidate au doctorat à l'Université Laval et professeure de cinéma au Cégep Garneau, a entrepris de pallier cette lacune en menant une enquête auprès des enseignantes et enseignants du réseau collégial. «Finalement, la variété des courts métrages utilisés comme outils pédagogiques est étonnante», a révélé la doctorante lors d'une conférence présentée le 29 mai au colloque Le court métrage comme levier d'éducation et de de médiation en études supérieures au Québec.
Ce colloque organisé par Julie Ravary-Pilon, professeure au Département de littérature, théâtre et cinéma, Thomas Carrier-Lafleur, professeur associé à l'UQAM, et Marianne Gravel visait à réunir sur le campus des personnes étudiantes et du milieu de l'enseignement supérieur, des cinéastes ainsi que des médiatrices et médiateurs culturels pour réfléchir au potentiel pédagogique des courts métrages, que ceux-ci soient documentaires ou de fiction.
Le cinéma peu présent dans les écoles du Québec
Marianne Gravel a commencé sa conférence en soulignant que, malgré les vœux pieux qui remontent au Rapport Parent, le système d'éducation au Québec n'a jamais intégré le cinéma dans ses pratiques pédagogiques. «Dans les années 60, rappelle-t-elle, le Rapport Parent, très avant-gardiste, contenait un long passage concernant l'éducation à l'image, où on mentionnait notamment que “notre système scolaire manquerait à sa mission s'il négligeait de donner à la jeunesse une éducation cinématographique”.»
D'autres politiques pour intégrer le cinéma au circuit scolaire ont suivi – du Rapport Rioux en 1969 au projet du Groupe de travail sur l'avenir de l'audiovisuel au Québec en 2025, en passant par la politique culturelle du Québec de 1992 –, mais sans que l'idée ne trouve une voie jusqu'aux classes primaires et secondaires. Résultat: la majorité des jeunes arrivent au cégep sans éducation à l'image, et ce, malgré les heures qu'ils passent sur leurs écrans et sans grand bagage sur le 7e art. En 2018, Marianne Gravel avait d'ailleurs mené des travaux pour mesurer la culture cinématographique des cégépiennes et cégépiens. Plus de la moitié des étudiantes et étudiants (57%) qui fréquentaient alors le cégep Garneau étaient incapables de nommer 5 films québécois, toutes époques et tous genres confondus.
Un grand soutien à l'enseignement
Pourtant, la littérature scientifique reconnaît une grande valeur pédagogique au cinéma, particulièrement au court métrage qui, vu sa longueur et la condensation de son contenu, permet de garder plus aisément l'attention des élèves et est plus facile à utiliser dans le cadre d'un cours d'une heure ou deux.

L'homme qui plantait des arbres, œuvre de fiction de Frédéric Back, est l'un des courts métrages les plus employés dans un cadre pédagogique au cégep.
— Frédéric Back
Outre que le court métrage facilite la compréhension de concepts difficiles ou abstraits en les illustrant de manière concrète et visuelle, il stimule la créativité et la pensée critique. De plus, selon une étude de 2012, il améliore la mémorisation des connaissances, surtout si le visionnement est suivi d'une discussion: alors que les élèves retiennent 50% de ce qu'ils voient et entendent dans un court métrage, ils en retiennent 80% s'ils sont invités à le critiquer et à s'exprimer librement.
Un portrait actuel dans le réseau collégial
Pour en savoir un peu plus sur la place réelle du court métrage dans l'enseignement collégial, Marianne Gravel a d'abord posé une question toute simple au corps enseignant: avez-vous déjà présenté un court métrage dans votre classe? Quarante professeures et professeurs issus de 22 cégeps à travers la province ont répondu par l'affirmative. Si plusieurs ont pour disciplines les arts, les lettres ou les communications, d'autres sont spécialistes de sciences ou de sciences humaines, ou même enseignent dans des programmes techniques. «J'ai été enchantée de voir la variété des disciplines dans lesquelles le court métrage est employé et la grande culture cinématographique du corps enseignant», a indiqué Marianne Gravel. En effet, en tout, ce sont 154 courts métrages différents que ces professeures et professeurs ont déclaré avoir fait découvrir à leurs étudiantes et étudiants.

Le documentaire Les raquetteurs de Michel Brault et Gilles Groulx s'inscrit dans le courant du cinéma direct. Première commande en français de l'Office national du film du Canada et jalon historique du cinéma québécois, ce court métrage est encore présenté aux cégépiennes et cégépiens.
— ONF
La doctorante, qui prévoit publier un article sur les résultats de cette enquête menée à l'hiver 2026, a profité de sa conférence pour révéler en primeur quelques données, dont ce qu'elle appelle son «panthéon pédagogique», c'est-à-dire les 11 films les plus cités par les enseignantes et enseignants du collégial. Parmi eux figurent six courts métrages de fiction: À mort le bikini de Justine Gauthier (2023), Fauve de Jérémy Comte (2018), Quelqu’un d’extraordinaire de Monia Chokri (2013), L’homme qui plantait des arbres de Frédéric Back (1987), Vincent de Tim Burton (1982) et La jetée de Chris Marker (1962). À cela s’ajoutent cinq documentaires qui, comme les films de fiction, sont un mélange d’œuvres contemporaines et classiques: Oasis de Justine Martin (2022), Notes sur la mémoire et l’oubli d’Amélie Hardy (2022), No crying at the dinner table de Carol Nguyen (2019), Dimanche d’Amérique de Gilles Carles (1961) et Les raquetteurs de Michel Breault et Gilles Groulx (1958).
Beaucoup de professeures et professeurs qui utilisent le court métrage dans leur enseignement affirment avoir un intérêt marqué pour la culture et être eux-mêmes des admiratrices et admirateurs du 7e art. C’est d’ailleurs ce qui leur donne envie, en partie, de faire découvrir le cinéma à leurs étudiantes et étudiants. Toutefois, ils mentionnent certains freins importants à l’usage du court métrage à des fins pédagogiques. D’abord, l’accessibilité à ces œuvres est souvent difficile, quoique certaines soient disponibles sur les sites de l’Office national du film du Canada ou de Télé-Québec ou même sur YouTube. Ensuite, le manque de temps et de formation les incitent parfois à abandonner le projet. Finalement, les ressources pédagogiques sur le court métrage sont rares. Toutefois, plusieurs ont salué l’existence du site Tout part de là, une bibliothèque en ligne de scénarios de films québécois dont la gestion est sous la direction de Jeremy Peter Allen, professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma.

Au cours du colloque Le court métrage comme levier d'éducation et de de médiation en études supérieures au Québec, qui s'est tenu les 28 et 29 mai au Cinéma Beaumont et au pavillon Louis-Jacques-Casault, Marianne Gravel a animé une discussion sur l’enseignement du court métrage à l’université. Ont participé à la discussion Frédérick Pelletier, cinéaste et professeur à l’UQAM, et Jason Béliveau, cofondateur et directeur de la programmation du Cinéma Beaumont et chargé de cours à l'Université Laval.
— Guy Verreault
























