15 juin 2026
Trois questions sur le processus d’évaluation des articles par les revues scientifiques
Le professeur René Audet analyse les limites de l'évaluation en double aveugle, processus habituellement utilisé par les comités éditoriaux des revues, et discute des effets de l'évaluation ouverte

La révision par les pairs assure la validité scientifique des articles publiés dans les revues savantes.
— Getty Images / Anton Skripachev
À l'heure où la production scientifique explose et où le milieu de la recherche est invité à tendre vers la science ouverte, le modèle traditionnel d'évaluation par les pairs fait l'objet de plusieurs critiques. René Audet, professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma, a récemment dirigé l'élaboration d'un rapport dans le cadre des activités scientifiques du Réseau Circé: Rapport sur l'évaluation ouverte. S'appuyant sur les données et les réflexions existantes sur le sujet, il explore les enjeux de l'évaluation scientifique et, plus particulièrement, diverses modalités liées à l'évaluation ouverte.
Qu'est-ce que l'évaluation en double aveugle et pourquoi la remet-on en question?
L'évaluation en double aveugle (double blind peer review), qui s'est imposée dans les années 1970, est un processus où les auteurs et autrices de manuscrits et les évaluateurs et évaluatrices ne connaissent pas l'identité des uns et des autres. Elle vise à assurer l'intégrité de la démarche de validation de la valeur scientifique des articles à publier. En émettant un avis pour orienter la décision éditoriale et en formulant des commentaires pour améliorer la qualité du manuscrit, cette évaluation joue un rôle central dans la dynamique même de diffusion et d'établissement du savoir scientifique.
Ce modèle de validation par les pairs assure la scientificité de la publication, même s'il est imparfait: il repose en effet sur le jugement subjectif de quelques chercheurs et chercheuses, visant à autoriser la publication plutôt qu'à engager le dialogue. Dans les deux dernières décennies, des critiques ont été formulées pour en démontrer certaines limites, voire certains travers. Parmi les principaux reproches, on note l'opacité du processus d'évaluation, qui peut masquer les biais, les incohérences et les désaccords entre les évaluateurs et évaluatrices.
Avec l'accélération et l'accroissement de la publication scientifique, ce fonctionnement devient intenable puisqu'il repose sur la disponibilité des pairs, c'est-à-dire des professeures et professeurs qui doivent se plier eux-mêmes aux impératifs accrus de publication tout en menant ces évaluations – qui plus est, des mandats souvent mal reconnus dans la tâche professorale.
Comment pourrait-on évaluer autrement les articles scientifiques?
Les milieux scientifiques, face aux multiples conventions prônant une science ouverte dans le dernier quart de siècle, participent de plus en plus de la volonté de rendre la science plus inclusive, transparente et accessible. La Recommandation de l'UNESCO sur une science ouverte, qui paraît en 2021, inclut dans ses principes des valeurs telles la transparence, l'égalité, la responsabilité et la collaboration. Le développement de pratiques promouvant une évaluation ouverte (open peer review) s'aligne sur ces valeurs.
L'ouverture associée au processus d'évaluation est une visée vers laquelle tendre, et non pas une caractéristique précise. L'idée est d'explorer une diversité de modalités permettant de combattre l'opacité du processus évaluatif et de favoriser l'esprit de collaboration entre pairs.
Dans le cadre du projet du réseau Circé, quatre grands volets de mise en application de cette ouverture ont été identifiés. La possibilité de divulguer les identités est une voie possible pour favoriser la transparence du processus. Que ce soit en cours d'évaluation ou au moment de la publication, réciproquement ou partiellement, l'identité des auteurs et autrices et des évaluateurs et évaluatrices peut être rendue accessible pour accroître la responsabilité individuelle. Il est de même envisageable de rendre publics les rapports d'évaluation, de façon à exposer les débats scientifiques sous-jacents à la publication. La fonction d'évaluation peut également ne pas être réservée aux seuls pairs experts, mais être ouverte à une communauté plus large (et pas nécessairement scientifique). Enfin, des équipes éditoriales peuvent autoriser des interactions directes entre évaluateurs et évaluatrices, mais aussi entre ces derniers et les auteurs et autrices, favorisant le dialogue dans l'établissement de la meilleure version possible du manuscrit soumis.

René Audet est professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma
Quels sont les effets éventuels de l'évaluation ouverte sur le processus de publication des résultats scientifiques?
Ces effets restent à documenter, mais il est possible d'identifier des répercussions probables.
Au regard de l'actuelle évaluation en double aveugle communément menée dans les revues, l'évaluation ouverte a le potentiel de rendre le processus éditorial plus efficace, autant dans sa fluidité que par l'atteinte d'une meilleure qualité des manuscrits publiés. La reconnaissance plus explicite du travail d'évaluation pourrait faciliter le recrutement d'évaluateurs et évaluatrices, de même que créer une dynamique communicationnelle plus saine et efficace: ici, des critiques plus constructives; là, une réelle collaboration entre la revue, les pairs experts et la personne soumettant son manuscrit. Il est plausible que ces modalités réactivent l'idéal d'une communauté scientifique, horizontale et coopérante, engagée dans la coconstruction et l'amélioration du savoir, que la marchandisation actuelle du savoir tend plutôt à soumettre au jeu de la compétition et de la concurrence.
Cependant, certains inconvénients peuvent être rencontrés. On peut penser à des enjeux de hiérarchie professionnelle entre auteurs et autrices et évaluateurs et évaluatrices, notamment s'ils sont doctorantes ou doctorants, ou encore à l'alourdissement du rôle d'accompagnement associé aux équipes éditoriales.
Malgré tout, avec l'introduction de modalités d'évaluation ouverte, les objectifs de transparence, d'équité et de justice, au cœur de la science ouverte, semblent en meilleure voie d'être atteints, au profit de toute la communauté scientifique.
Le Rapport sur l'évaluation ouverte: l'évaluation par les pairs à l'heure de la science ouverte, a été rédigé par Alexandra Michaud (ULaval), Adrien Savard-Arseneault (Université Laval), Lucía Céspedes (Érudit) et Arilys Jia (Université Laval), sous la direction scientifique de René Audet (Université Laval) et avec l'appui de Vincent Larivière (université de Montréal) et Anne-Marie Fortier (Université Laval). Il a été publié le 14 mai 2026 par le Réseau Circé, le réseau québécois de recherche et de mutualisation pour les revues scientifiques.
En savoir plus sur la science ouverte soutenue par le Fonds de recherche du Québec
Propos recueillis par Manon Plante

























