10 juin 2026
Trois questions sur les libérations conditionnelles
Le détenu Guy Turcotte aura une audience devant la Commission des libérations conditionnelles en juillet. La professeure Elsa Euvrard explique les critères d’évaluation et les enjeux de la réinsertion sociale.

Condamné à la réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant 17 ans, l'ex-médecin Guy Turcotte se présentera prochainement devant la Commission des libérations conditionnelles. Toutefois, l'octroi d'une telle libération n'est ni automatique ni garanti.
— Getty Images / Pict Rider
L'affaire Guy Turcotte a été largement médiatisée. Accusé d'avoir tué ses deux enfants à coups de couteau à la suite d'une séparation conjugale en 2009, l'ex-cardiologue a d'abord été jugé non criminellement responsable en raison de troubles mentaux lors d'un premier procès en 2011, puis condamné pour meurtre non prémédité lors d'un second procès en 2015. Depuis, il purge une peine de prison à vie. En juillet, il se présentera devant la Commission des libérations conditionnelles.
L'opinion publique risque de mal réagir si le détenu obtient une libération conditionnelle. Cette réaction serait-elle juste ou démesurée? Et qu'arrive-t-il concrètement à un détenu notoire et honni lorsqu'il est libéré sous conditions? La professeure Elsa Euvrard, de l'École de travail social et de criminologie, précise les critères sur lesquels se base la Commission pour rendre une décision et démystifie les conditions d'un retour en société pour une personne qui n'a pas purgé toute sa peine.
Quels sont les principaux critères utilisés pour évaluer une demande de libération conditionnelle?
L'octroi d'une libération conditionnelle n'est ni automatique ni garanti. Une personne détenue peut présenter une demande de libération conditionnelle à partir d'un certain délai passé en détention (le tiers de la peine de prison ou un délai plus long déterminé par le juge lors de la condamnation dans le cas de crimes particulièrement graves). [NDLR: Pour Guy Turcotte, il s'agit de 17 ans.] Chaque demande fait l'objet d'une évaluation approfondie par des commissaires, à partir d'un dossier présenté par la personne détenue. Au Québec comme au Canada, le critère prépondérant est la protection de la sécurité du public, c'est-à-dire que 1) la libération avant la fin de la peine doit présenter un risque acceptable pour la collectivité et 2) la mise en liberté doit contribuer à la protection de la société en favorisant la réinsertion sociale de la personne.
Pour rendre leur décision, les commissaires examinent plusieurs informations: le niveau de risque, le comportement en détention, la participation aux programmes correctionnels et le cheminement réalisé depuis le début de la peine. Ils s'intéressent également à la responsabilisation de la personne, à sa motivation à entreprendre des changements et à sa capacité à respecter les conditions qui lui seront imposées. Les commissaires examinent également le projet de sortie présenté, qui précise les ressources dont disposera la personne dans la communauté et des détails de son projet: logement, emploi, soutien familial, services spécialisés ou accompagnement thérapeutique.
La libération conditionnelle n'est accordée que lorsqu'il existe des motifs raisonnables de croire que le risque peut être géré dans la communauté. L'objectif est de permettre une transition graduelle vers la collectivité dans un cadre favorisant à la fois la réinsertion sociale et la protection de la société.
Comment se déroule le quotidien d'une personne en libération conditionnelle?
Le quotidien d'une personne en libération conditionnelle est étroitement encadré. Bien qu'elle vive dans la communauté, cette personne demeure sous l'autorité du système correctionnel jusqu'à la fin de sa peine et doit respecter un ensemble d'obligations qui ont des répercussions importantes sur son organisation quotidienne. La personne est suivie par une intervenante ou un intervenant dont le rôle est de surveiller le respect des conditions imposées et de l'accompagner dans ses démarches de réinsertion.
Les conditions imposées varient d'une personne à l'autre, mais elles peuvent être concrètes et contraignantes. Certaines personnes doivent résider dans une maison de transition, limiter leurs déplacements, respecter des restrictions géographiques, éviter certaines fréquentations ou certains lieux, participer à une thérapie, s'abstenir de consommer de l'alcool ou des drogues, réaliser des travaux communautaires ou occuper un emploi. Le respect de ces conditions fait l'objet d'un suivi continu par les intervenantes et intervenants. Lorsqu'une personne ne respecte pas les exigences qui lui sont imposées ou que des difficultés importantes surviennent, les intervenantes et intervenants peuvent agir de différentes façons: intensifier le suivi, modifier ou ajouter certaines conditions, suspendre ou révoquer la libération conditionnelle. Dans certains cas, la personne peut être réincarcérée pour la portion restante de sa peine.
La libération conditionnelle constitue une période de transition où se combinent surveillance, accompagnement et responsabilisation dans l'objectif de favoriser un retour sécuritaire dans la communauté.

Elsa Euvrard est professeure à l'École de travail sociale et de criminologie. Elle est titulaire de la Chaire de recherche en réinsertion sociale des personnes contrevenantes, créée en 2018 à partir d'un partenariat entre l'Université Laval, le ministère de la Sécurité publique et le ministère de la Justice du Québec.
Quels sont les défis concrets de la réinsertion pour une personne ayant passé plusieurs années en prison et dont l’affaire a été très médiatisée?
Après plusieurs années d’incarcération, la réinsertion sociale représente un défi important. La personne doit retrouver progressivement sa place dans la société tout en composant avec diverses difficultés liées à sa situation pénale, comme trouver un emploi, un logement, etc. Le passage de l’environnement structuré de la détention exige une période d’adaptation qui peut être complexe et nécessiter un accompagnement. Ces difficultés sont souvent amplifiées lorsque l’infraction a fait l’objet d’une forte médiatisation. Dans ces situations, le retour dans la collectivité peut s’accompagner de défis liés à la stigmatisation, qui compliquent souvent l’accès au marché du travail, à la vie sociale ou à certains milieux de vie, et ce, même lorsque la personne souhaite entreprendre un processus de changement.
La période de libération conditionnelle permet d'accompagner concrètement le retour dans la communauté. Elle offre un espace où la personne peut progressivement reprendre ses activités sociales, familiales ou professionnelles tout en bénéficiant d'un suivi et d’un encadrement adaptés à sa situation. Cette transition graduelle permet de soutenir le processus de réinsertion au moment où les défis sont souvent les plus importants, plutôt que d'attendre la fin complète de la peine pour amorcer un retour en communauté sans soutien institutionnel.
L’emprisonnement à perpétuité n’exclut pas la possibilité d’une libération conditionnelle. La logique qui sous-tend alors la libération conditionnelle repose sur l’idée que la protection de la société passe aussi par la réinsertion sociale. Lorsqu’une personne est susceptible de réintégrer la communauté, les autorités correctionnelles cherchent à s’assurer qu’elle dispose des ressources, du soutien et de l’encadrement nécessaires pour le faire dans les meilleures conditions possibles. Dans cette perspective, la réinsertion sociale n’est pas envisagée comme un objectif distinct de la sécurité publique, mais comme l’un des moyens de la favoriser.
Propos recueillis par Manon Plante

























