
La peinture murale réalisée au siège des Nations unies par l’artiste espagnol José Vela Zanetti, s'étendant sur plus de 18 mètres de long et près de 4 mètres de haut, illustre la quête constante de l’humanité pour une paix durable.
— United Nations Visitor Centre
À l'occasion de la Journée internationale du vivre-ensemble en paix, célébrée le 16 mai, Martin Hébert, professeur au Département d'anthropologie de l'Université Laval, propose une réflexion sur ce que signifie aujourd'hui «vivre-ensemble en paix». Des tensions internationales aux angles morts de nos sociétés, en passant par l'engagement des jeunes générations, il invite à revoir nos repères, ici comme ailleurs.
Dans un contexte marqué par plusieurs tensions et conflits à travers le monde, que signifie aujourd'hui «vivre-ensemble en paix» à l'échelle internationale?
Nous avons tendance à amalgamer les conflits et la violence. Bien entendu, il ne manque pas de situations où les deux s'alimentent mutuellement. Cependant, une approche réaliste à la paix nous demande de prendre en compte les caractéristiques très différentes de l'un et de l'autre. Je soutiendrais que «vivre-ensemble en paix» implique d'abord une attention aux violences en tout genre. Dans la diversité des sociétés humaines, nous retrouvons de multiples exemples démontrant que le conflit peut être intégré à la vie sociale de manière constructive et être un facteur de dynamisme. Les normes et le droit, les instances de négociation et de coordination, les stratégies d'aménagement de l'espace ne sont que quelques exemples du fonds de ressources dont l'humanité dispose pour gérer les inévitables contradictions qui émergent de la vie collective, y compris à l'échelle internationale. La question de la paix se complexifie considérablement lorsque ces mêmes dispositifs deviennent eux-mêmes des vecteurs de violence. Les normes deviennent la contrainte, le droit devient la cristallisation institutionnelle d'inégalités, la négociation ne devient que façade à la loi du plus fort. S'ajoutent à ces violences, celles qui sont tellement normalisées qu'elles sont perçues comme inévitables par plusieurs. Les inégalités économiques à l'échelle globale sont vite reléguées à des effets inévitables du «moins pire» système possible par de soi-disant réalistes. Vivre-ensemble en paix implique donc une vigilance constante face à la souffrance que causent non seulement les conflits eux-mêmes, mais aussi les dispositifs dont nous faisons usage pour les résoudre et l'ordre qui est produit par cette résolution.
Quels sont, selon vous, les principaux défis et atouts du vivre-ensemble au Québec et au Canada aujourd'hui?
Le vieil adage du «quand on se compare, on se console» est particulièrement nuisible à notre compréhension des enjeux auxquels nous faisons face au Canada et au Québec. Pour faire des avancées sociales et environnementales, notamment, il est nécessaire de percer un mur de complaisance tenace chez nous. Certes, il est facile d'invoquer plusieurs indicateurs rigoureux qui confortent la croyance voulant qu'il y ait pire ailleurs. Mais le réflexe que nous devrions développer est celui de voir cette croyance comme une faiblesse, non une force. Cette faiblesse est celle qui incite à minimiser la portée d'événements qui se déroulent sous nos yeux, autour de nous. Pour ne citer qu'un exemple, nous venons de sortir d'une grève du milieu communautaire québécois qui se dit «à boutte». Quelle a été la réaction collective à ce cri du cœur venant de personnes qui sont pourtant au front tous les jours, travaillant à atténuer les effets de violence produits par notre société? L'indifférence, le sentiment (encore lui) que ce ne peut pas être si pire que cela. Il y a de l'inhumanité dans cette non-réponse, mais c'est une inhumanité que nous peinons à saisir, car elle naît du fait que nous nous voyons comme une société qui prend déjà soin des plus vulnérables… mieux qu'ailleurs du moins. Et je n'ai pas encore parlé de nos rapports avec les Premiers Peuples, toujours excusés par l'invocation que «c'est beaucoup mieux» aujourd'hui qu'hier, ou ici qu'ailleurs. Le défi est de cesser d'excuser nos lacunes en les comparant aux lacunes plus grandes des autres. Il est de nous donner des objectifs ambitieux pour nous-mêmes, des objectifs qui nous rendront humbles, certes, mais peut-être plus efficaces.
Les jeunes générations grandissent-elles dans un monde de moins en moins en paix ou développent-elles de nouvelles formes de solidarité et d'engagement?
Si la paix consiste à voir et nommer les effets de violence, et agir pour les extirper de nos institutions et processus sociaux, il me semble que les générations actuelles sont mieux outillées que jamais. Je ne parlerai pas uniquement des jeunes générations, car il est trop facile de tout faire reposer sur leurs épaules en leur disant qu'elles sont l'avenir. Nous sommes des contemporains, jeunes, moins jeunes et personnes aînées et il faut travailler de concert. L'innovation est importante dans la tâche que nous avons devant nous. La mémoire et la transmission ont aussi la leur. Il y a un raisonnement fallacieux qui veut que parce que les violences du monde persistent, ou s'amplifient, les actions et les idées du passé doivent, nécessairement, être inadéquates à la tâche de la paix. Les nouvelles formes de solidarité et d'engagement sont beaucoup plus puissantes lorsqu'elles s'ajoutent à celles qui nous ont été transmises.
Propos recueillis par Alexandra Perron

























