
Le Groenland est une île immense située entre l'Atlantique Nord et l'océan Arctique, au-dessus du cercle polaire arctique.
— Getty Images - Omer Kucuk
Que ce soit avec de l'argent ou par la force militaire, l'idée d'annexer aux États-Unis une île semi-autonome du Danemark comme le Groenland fait son chemin à Washington. Frédéric Lasserre, professeur au Département de géographie de l'Université Laval et expert en géopolitique de l'Arctique, analyse les ambitions de l'administration américaine dans ce dossier sous l'angle des réserves de pétrole et de gaz naturel du Groenland, de la solidarité de ses partenaires européens et des multiples conséquences d'un coup de force.
Ces jours-ci, l'administration américaine a fait part de son intérêt réel à annexer le Groenland, au besoin par la force, et ce, au mépris du droit international. Pourquoi une telle convoitise pour cette île lointaine?
Les observateurs font état de plusieurs raisons possibles. Les ressources naturelles sont souvent évoquées, en faisant valoir les réserves importantes que recèlerait le sous-sol groenlandais. C'est à relativiser: en 10 ans de campagnes d'exploration, aucun gisement exploitable de gaz et de pétrole n'a été découvert et le Groenland a fermé l'exploration en 2021. Les ressources minières sont réelles, mais coûteuses à exploiter – il n'y a que deux mines en activité au Groenland, car ces projets coûtent fort cher. Les réserves de terres rares sont conséquentes, mais il y a en a bien davantage aux États-Unis, et plus encore en Australie ou au Brésil. De plus, le gouvernement du Groenland est très ouvert à accueillir des entreprises extractives américaines – celles-ci ne semblent pas pressées de développer des projets. Enfin, le président Trump lui-même a souligné que les ressources sont abondantes aux États-Unis.
On évoque alors les questions de sécurité: posséder le Groenland serait une question de sécurité militaire. Certes, le territoire de l'île donnerait davantage de profondeur pour détecter une éventuelle attaque de missiles en provenance de Russie. Mais les affirmations selon lesquelles les eaux groenlandaises seraient infestées de navires russes ou chinois sont fausses. De plus, un traité dano-américain de 1951, renouvelé en 2004, donne accès au territoire groenlandais pour faciliter la coopération militaire entre les deux pays. Les États-Unis disposent déjà d'une grande base aérienne au Groenland et pourraient en construire une autre s'ils le souhaitaient. On voit donc mal, ici aussi, pourquoi acheter le Groenland semble si important pour Washington.

Aperçu de la ville d'Ilulissat, sur la côte ouest du Groenland
— Getty Images - Nevereverro
On assiste présentement à une levée de boucliers contre le projet de l'administration américaine, notamment au Groenland, au Danemark et dans l'Union européenne. Malgré cette opposition, quelles seraient les chances qu'un tel projet aboutisse?
Le Danemark comme le Groenland ont d'abord poliment décliné l'offre d'achat, puis ont haussé le ton et souligné que le Groenland n'était pas à vendre, et que le principe de l'autodétermination des peuples interdisait au Danemark de céder ce territoire sans l'accord des Groenlandais. Or ceux-ci ne veulent pas devenir citoyens américains alors que l'option indépendantiste progresse au sein de l'opinion. Dans l'état actuel des relations entre le Danemark et les États-Unis, rien ne peut obliger le Danemark à céder.
Copenhague a cherché à mobiliser le soutien de ses partenaires européens, lesquels ont manifesté leur solidarité et ont condamné les pressions américaines. Il y a donc un effort de mobilisation européen, mais qui repose sur l'idée que Washington ne voudra pas trop endommager la relation avec ses partenaires européens.
Dans le cadre des relations traditionnelles Europe-États-Unis, il était difficile d'envisager que Washington puisse forcer une cession de territoire. Cela est vrai si l'on se place dans le cadre de relations diplomatiques et du droit international. Or, on l'a vu et entendu, le droit international n'est pas un concept que prise l'administration Trump. Il n'est pas impossible que Washington cherche à forcer le Danemark, en lui imposant des sanctions économiques, voire en prenant le contrôle de l'île par la force – militairement, il y a déjà plus de soldats américains au Groenland sur la base de Pituffik que de soldats danois.
Quelles seraient les conséquences d'un tel bouleversement, notamment du point de vue de la militarisation de l'Arctique, de l'OTAN et des relations canado-américaines?
Si le président Trump allait de l'avant avec un coup de force, alors les conséquences seraient multiples. Cela signifierait sans doute la fin de l'OTAN: on serait dans une situation où un pays membre en attaque un autre et, si vraisemblablement aucun État européen ne voudra entrer en guerre pour le Groenland, la confiance sera détruite et l'Alliance atlantique deviendra une coquille vide. Il n'est pas impossible que Donald Trump, qui estime que l'OTAN sert bien davantage les intérêts des Européens que les siens, y ait pensé et ne s'en soucie guère.
Cela accélérerait aussi une militarisation de la région arctique, puisque la principale raison invoquée par Washington pour prendre le contrôle de l'île, à tort ou à raison, est d'accroître la sécurité des États-Unis contre de supposées menaces militaires. On verrait sans doute des bases se développer et une approche très militaire des affaires arctiques prévaloir dans la politique régionale américaine.
Enfin, cela augurerait mal pour l'avenir du Canada. Dès 1868, avec le premier projet d'achat du Groenland par Washington, un des avantages soulignés par les cercles du pouvoir à Washington était qu'avec la prise de contrôle de l'Alaska, puis du Groenland, les Américains encercleraient le Dominion du Canada et finiraient par obliger les Britanniques à céder leur territoire aux États-Unis. Or, Trump ne cache pas qu'il veut que le Canada passe sous contrôle américain…
Propos recueillis par Yvon Larose

























