
La Chambre des Communes, dans l'édifice de l'Ouest sur la colline parlementaire
— Hutima - Wikimedia
La question des changements d'affiliation politique est revenue au premier plan au cours des derniers mois à Ottawa, alors que plusieurs députées et députés ont quitté leur parti depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Mark Carney. Plus récemment, le député néo-démocrate Alexandre Boulerice a annoncé qu'il quittait le Nouveau Parti démocratique après 15 ans à la Chambre des Communes pour se présenter sous la bannière de Québec solidaire aux élections générales québécoises d'octobre prochain.
Bien que ces situations soulèvent des enjeux différents, elles participent toutes deux à un débat plus large sur la relation entre les élus, leur parti et l'électorat.
Marc André Bodet, professeur au Département de science politique de l'Université Laval, répond à trois questions afin de mieux distinguer les différentes formes que peuvent prendre ces changements et d'en comprendre les enjeux politiques et démocratiques.
Comment expliquer les récents changements d'affiliation politique observés à la Chambre des Communes?
Le cas d'Alexandre Boulerice est différent des autres. Il démissionnera de son siège au Parlement fédéral pour tenter sa chance au Québec. Il n'est pas un transfuge au sens strict. Par définition, un transfuge quitte un caucus pour un autre au sein du même parlement. Il y a d'autres formes de défection, dont la démission ou la décision de siéger comme indépendant.
On a beaucoup parlé de ces députées et députés qui changent de parti en cours de mandat, parfois en citant des exemples historiques célèbres (Winston Churchill par exemple). Pourtant, ces comparaisons me semblent douteuses.
Au Canada, les noms des partis n'apparaissent systématiquement sur les bulletins de vote sous les noms des candidatures que depuis le début des années 1970 au palier fédéral et depuis le milieu des années 1960 au Québec. Avant cela, les députées et députés pouvaient faire valoir que l'électorat de leur circonscription avait appuyé la candidature même, mais pas le parti. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, les deux sont intimement liés. Et si des gens extraordinaires pouvaient se faire élire sans une affiliation partisane avantageuse, ça se saurait. Quitter un caucus pour siéger comme indépendant ou démissionner demeure tout à fait acceptable. En revanche, quitter pour un autre parti pose de vraies questions éthiques. C'est pourtant assez commun depuis un certain temps. Cela serait dû à la multiplication des partis certes, mais surtout, à mon avis, à l'affaiblissement des normes démocratiques.
Plus il y a de partis disponibles, plus il y a de nouveaux partenaires possibles. Il y a cinq partis à la Chambre des Communes, donc quatre endroits où partir. C'est beaucoup plus qu'à l'époque du bipartisme pur. Mais les députées et députés quittent surtout à mon avis… car ils le peuvent. Le jugement éthique n'est pas une norme suffisamment forte pour stopper ce genre de comportement.
Y a-t-il des risques associés à un changement de parti?
Une étude [sur le changement de parti au sein de la Chambre des Communes canadienne pour la période comprise entre 1945 et 2011, NDLR] montre que les comportements qui sont jugés opportunistes entraînent de sérieuses pénalités. Les transfuges jugés opportunistes par l'électorat subissent, en moyenne, une perte importante d'appui à l'élection suivante. C'est pourquoi ils tentent de présenter des explications autres.

Marc André Bodet, professeur au Département de science politique
— Yan Doublet
Ces changements contribuent-ils au cynisme politique chez l'électrice et l'électeur?
Le cynisme est nourri par plusieurs facteurs. Et les personnes élues ont des intérêts économiques et personnels comme tout le monde. Changer d'idée est toujours possible en politique, mais bien souvent on sent que les raisons profondes sont d'un autre ordre. Le cas de Marylin Gladu [députée conservatrice qui a rejoint le Parti libéral du Canada il y a trois semaines, NDLR] est particulièrement patent, surtout qu'elle disait des choses assez dures sur Mark Carney quelques mois plus tôt. Dans le cas de la démission d'Alexandre Boulerice, c'est un peu plus compliqué. Il fait sans aucun doute un calcul politique en se cherchant une circonscription avantageuse au provincial, mais la proximité idéologique entre le NPD et Québec solidaire est évidente.
Propos recueillis par Yvon Larose

























