
Selon le professeur Bernard Korai, la friperie séduit les jeunes parce qu’elle conjugue sobriété environnementale, accessibilité économique et affirmation identitaire.
— Getty Images, lechatnoir
Avec la montée en popularité des friperies et l'essor des plateformes de partage, de plus en plus de personnes cherchent des solutions concrètes pour réduire leur empreinte écologique. Bernard Korai, professeur au Département d'agroéconomie et des sciences de la consommation, répond à trois questions sur les pratiques émergentes de consommation et les déterminants psychologiques qui influencent l'adoption de comportements responsables.
Les friperies semblent monter en popularité, particulièrement chez les jeunes, qu'est-ce qui explique cet engouement pour les vêtements de seconde main?
La popularité croissante des friperies auprès des jeunes s'explique d'abord par une prise de conscience écologique face aux effets de la surconsommation, notamment dans l'industrie textile. Exposés en permanence aux discours environnementaux, sur les réseaux sociaux comme dans l'espace public, beaucoup cherchent à réduire leur empreinte écologique, même à petite échelle. Le recours aux vêtements de seconde main s'impose alors comme un geste concret, accessible et immédiatement compréhensible.
Toutefois, l'attrait des vêtements de seconde main ne repose pas uniquement sur l'environnement. La dimension économique joue aussi un rôle central. En effet, acheter en friperie permet d'accéder à des vêtements de qualité à moindre coût, dans un contexte inflationniste où le pouvoir d'achat constitue une préoccupation majeure pour les jeunes générations. À cela s'ajoute une quête de sens et de singularité. Les friperies offrent des pièces uniques et vintage, souvent mieux conçues que le prêt-à-porter de masse, permettant d'affirmer son style et son authenticité dans un marché largement standardisé.
Enfin, cet engouement s'inscrit aussi dans une dynamique sociale et culturelle. Portée par les tendances numériques et l'effet FOMO (fear of missing out), la friperie est devenue un marqueur identitaire valorisant. Acheter des vêtements d'occasion, c'est se sentir en phase avec son époque, cool et engagé. Ce réinvestissement de sens dans un comportement perçu autrefois comme ringard et associé à des représentations de misère témoigne des nouvelles formes d'appropriation culturelle qu'en font les jeunes à la croisée des enjeux identitaire, économique et de durabilité.
Les applications permettent aujourd'hui d'échanger, de louer ou de partager des objets plutôt que de les acheter. En quoi ces nouvelles habitudes peuvent-elles nous aider à consommer moins, tout en répondant à nos besoins du quotidien?
Les applications d'échange, de location ou de partage reposent sur un triple atout qui favorise l'émergence d'une culture de la déconsommation. D'abord, en mettant en lumière des usages alternatifs à l'achat, elles rendent visibles des comportements que beaucoup de consommateurs n'identifient pas spontanément ou systématiquement comme porteurs d'un potentiel vertueux pour l'environnement. En fréquentant ces plateformes de partage, les consommateurs peuvent donc prendre conscience de l'impact concret que peuvent avoir ces comportements «banalisés» du quotidien et découvrir qu'ils peuvent aussi agir à leur petite échelle en tant que citoyen et consommateur.
Ensuite, ces applications, tout en misant sur des comportements d'échanges simples, permettent de traduire la durabilité en actions accessibles, facilement opérationnelles et surtout rattachées à des bénéfices économiques tangibles. Cette combinaison entre sobriété et avantage économique renforce leur attractivité, en particulier auprès de publics sensibles au pouvoir d'achat, souvent réticents aux discours abstraits sur l'écologie.
Enfin, en tant que plateformes d'échange entre particuliers, elles encouragent une forme de sociabilité vertueuse. En rendant visibles les pratiques responsables des autres, elles créent un effet d'entraînement collectif, où la réduction de la consommation devient non seulement utile, mais aussi socialement valorisée.

Bernard Korai, professeur au Département d’agroéconomie et des sciences de la consommation
— Faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation
Quels petits changements simples et accessibles les personnes peuvent-elles adopter pour consommer mieux sans bouleverser complètement leur mode de vie?
Amener les citoyens à consommer mieux sans bouleverser leur mode de vie passe avant tout par un levier simple: leurs habitudes les plus routinières. Ce sont précisément ces choix du quotidien qui, cumulés, ont l'impact le plus fort sur les finances, la santé et le bien-être.
L'exemple de l'alimentation est éclairant. Dans un contexte d'inflation, les dépenses alimentaires représentent une pression majeure sur les ménages. Présenter la consommation durable comme un moyen concret de réduire la facture permet d'engager plus facilement les individus. Mieux consommer, ce n'est pas consommer moins par contrainte, mais consommer plus intelligemment en évitant, par exemple, le gaspillage, en achetant uniquement le nécessaire ou encore en cuisinant davantage soi-même que multiplier les repas industriels, dont les coûts sanitaires à long terme sont souvent sous-estimés.
Pour être efficaces, les changements proposés doivent améliorer perceptiblement la qualité de vie. Lorsqu'un geste durable génère un gain économique, du confort ou encore un sentiment de contrôle, il devient naturellement acceptable et désirable par les individus.
Ainsi, la démarche la plus féconde consiste à commencer par un diagnostic simple des pratiques quotidiennes en essayant d'identifier celles qui génèrent les coûts économiques, physiques ou psychologiques les plus importants afin d'y agir en priorité. Des gestes modestes, accessibles et répétés sur celles-ci peuvent alors produire des bénéfices durables, sans rupture avec le quotidien.
Propos recueillis par Audrey-Maude Vézina

























