
Depuis une réforme du droit de la famille adoptée en 2023, la grossesse pour autrui est encadrée au Québec. La rémunération d'une personne porteuse est interdite, mais le remboursement de certaines dépenses liées à la grossesse est permis.
— Getty Images, Andrii Yalanskyi
La parution du livre Porteuse: Offrir la vie, dans lequel Monica Windsor témoigne de son parcours comme femme porteuse, remet l'attention sur la grossesse pour autrui. Cette pratique soulève des questions liées à la parentalité, à la filiation et à l'évolution des modèles familiaux. Kévin Lavoie, professeur à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval et directeur du Centre de recherche Jeunes, familles et réponses sociales (JEFAR), revient sur certaines perceptions entourant les femmes porteuses et sur ce que la grossesse pour autrui révèle des transformations de la famille contemporaine.
La grossesse pour autrui soulève souvent de vives réactions. Pourquoi ce sujet nous interpelle-t-il autant collectivement?
La grossesse pour autrui (GPA) suscite de fortes réactions parce qu'elle touche simultanément à plusieurs dimensions fondamentales de la vie sociale: la famille, la maternité, le corps, la filiation et la reproduction. Contrairement à d'autres enjeux biomédicaux plus techniques, la GPA interpelle directement des représentations profondément ancrées dans nos cultures et nos expériences personnelles; tout le monde a une relation, réelle ou symbolique, avec les notions de parenté, de naissance et de récit des origines.
Une partie des débats provient du fait que la GPA remet en question une idée longtemps considérée comme évidente: celle selon laquelle la femme qui accouche est aussi la mère de l'enfant. Grâce aux technologies de la reproduction, telle la fécondation in vitro (FIV), les dimensions biologiques, gestationnelles et intentionnelles de la maternité et de la paternité peuvent désormais être assumées par différentes personnes. Cette dissociation soulève des questions éthiques importantes sur la définition même de la parentalité.
La GPA s'inscrit également dans un contexte où plusieurs valeurs sociales entrent en tension. Pour certains, elle représente une forme de solidarité permettant à des personnes infertiles, à des couples de même genre ou à des personnes seules d'accéder à la parentalité. Pour d'autres, elle soulève des inquiétudes concernant la marchandisation potentielle du corps ou les risques d'exploitation des femmes, voire la chosification des enfants.
Enfin, les débats autour de la GPA révèlent souvent des préoccupations plus larges concernant l'évolution de la famille et des rapports sociaux. Les discussions ne portent donc pas uniquement sur une pratique reproductive particulière, mais sur les transformations contemporaines de nos normes sociales, de nos valeurs et de notre compréhension des liens familiaux.

Kévin Lavoie est professeur à l'École de travail social et de criminologie de l'Université Laval et directeur du Centre de recherche Jeunes, familles et réponses sociales
— Martin Roy
Quelles sont les perceptions les plus répandues concernant les femmes porteuses?
L'une des perceptions les plus répandues est que les femmes porteuses sont nécessairement vulnérables, contraintes ou exploitées. Bien que les risques d'inégalités et d'exploitation méritent une attention sérieuse, les recherches montrent que les motivations des femmes porteuses sont souvent plus complexes. Plusieurs décrivent leur démarche comme un geste d'entraide, de solidarité ou de contribution à un projet parental auquel elles souhaitent participer.
Une autre idée reçue consiste à croire qu'une femme porteuse développe automatiquement un attachement maternel qui rendra la séparation avec l'enfant extrêmement difficile. Or, dans de nombreux contextes, les femmes porteuses distinguent clairement leur rôle gestationnel de celui des parents d'intention. Dès le départ, elles conçoivent la grossesse comme un engagement visant à permettre à d'autres de devenir parents, plutôt que comme un projet parental personnel.
On imagine souvent la femme porteuse comme une personne passive dans le processus. En réalité, les études montrent qu'elle joue généralement un rôle actif dans les décisions entourant la grossesse, les suivis médicaux et les modalités de la relation avec les futurs parents. La GPA implique fréquemment une importante négociation relationnelle et émotionnelle entre les différentes personnes concernées, incluant les proches de la femme porteuse.
Enfin, plusieurs croient que toutes les formes de GPA se ressemblent. Pourtant, les cadres juridiques, les conditions économiques et les normes culturelles varient considérablement d'un pays à l'autre. Les expériences des femmes porteuses sont donc très diverses. Les réduire à une seule figure, victime ou héroïne, empêche de comprendre la complexité réelle de leurs parcours et de leurs motivations.
Que nous apprend la grossesse pour autrui sur l'évolution des modèles familiaux aujourd'hui?
La GPA constitue un révélateur éclairant des transformations contemporaines de la famille. Elle montre d'abord que les liens familiaux reposent de plus en plus sur des projets parentaux centrés sur l'intention et la relation, plutôt que sur la seule biologie. Aujourd'hui, être parent ne se définit plus uniquement par la transmission génétique ou par l'accouchement, mais aussi par l'engagement à prendre soin d'un enfant et à assumer des responsabilités parentales.
La GPA illustre également la diversification des trajectoires familiales. Elle participe à l'émergence et à la reconnaissance de familles dont les parcours de formation diffèrent du modèle traditionnel composé d'un père et d'une mère. Les couples de même genre, les personnes célibataires ou les personnes confrontées à des problèmes d'infertilité peuvent ainsi accéder à la parentalité par des voies inédites.
Cette pratique met aussi en lumière une caractéristique importante des familles contemporaines: leur dimension collaborative. Dans le cas de la GPA, plusieurs personnes contribuent à la venue au monde de l'enfant, que ce soit par le don de gamètes, la gestation ou le projet parental lui-même. «Faire famille» apparaît alors comme un ensemble de relations sociales construites plutôt que comme une simple donnée biologique.
Enfin, la GPA nous rappelle que les modèles familiaux évoluent constamment au fil des changements sociaux, juridiques et technologiques. Elle ne marque pas la disparition de la famille, mais plutôt sa transformation. Les débats qu'elle suscite révèlent la nécessité de repenser certaines catégories traditionnelles afin de mieux comprendre la diversité des expériences familiales qui caractérise les sociétés contemporaines.
Propos recueillis par Alexandra Perron
























