26 septembre 2025
Entre féminisme et clandestinité: l’histoire méconnue de l’avortement au Québec
Dans son ouvrage Braver l’interdit, la doctorante en histoire Marie-Laurence Raby lève le voile sur l’action des militantes féministes qui se sont battues pour le droit à l’avortement entre 1969 et 1988
Marie-Laurence Raby, étudiante au doctorat en histoire, a voulu donner la parole à des figures importantes de l'histoire de l'avortement au Québec, longtemps restées dans l'ombre: les féministes engagées dans l'accès à un avortement sécuritaire.
— Yan Doublet
Le 28 septembre est la Journée mondiale pour le droit à l’avortement, un événement qui rappelle que ce droit – encore aujourd’hui remis en question par des milieux conservateurs ou religieux – demeure fragile, et ce, malgré des décennies de luttes menées par des femmes désireuses de disposer librement de leur corps. Dans l’ouvrage Braver l’interdit: histoire féministe de l’avortement au Québec, 1969-1988, Marie-Laurence Raby montre l’apport des mouvements féministes à l’accès à l’avortement et salue le courage des militantes qui ont transformé un acte criminel en geste de solidarité féminine et en revendication politique. «Je souhaitais que soit préservée la mémoire de ces femmes qui se sont battues pour l’autonomie corporelle et les droits reproductifs», déclare la doctorante en histoire.
Le livre publié aux Éditions du remue-ménage est une version retravaillée du mémoire de maîtrise de Marie-Laurence Raby, réalisé sous la direction de la professeure Aline Charles. «Au départ, je m’intéressais à l’histoire du mouvement féministe. L’histoire de l’avortement ne s’est imposée que lorsque j’ai réalisé l’ampleur du vide historiographique sur la question. Je me suis dit qu’il fallait absolument combler ce vide, parce que le sujet est trop important», confie l’étudiante.
En fait, les rares études qui avaient traité de ce sujet s’étaient surtout attardées aux statistiques connues et aux réformes législatives et juridiques – dont les grandes lignes sont résumées à la fin de cet article. Si cette histoire est fort intéressante, il n’en demeure pas moins qu’elle passe sous silence l’importante contribution des réseaux féministes.
Mettre en place des interventions médicales sécuritaires
«Entre 1969, moment de la première brèche dans la loi, et 1988, année de la décriminalisation de l’avortement, comment les Québécoises ont-elles réussi à contourner la loi et à avorter?», s’est d’abord demandé Marie-Laurence Raby. Les réponses à cette question l’ont amenée à distinguer trois phases au cours de cette période.
La première est celle des services de référence mis en place par les groupes féministes, qui informent les femmes sur la santé sexuelle et reproductive et les dirigent vers des cliniques privées, comme celle du Dr Henry Morgentaler. «Il faut faire la différence entre les réseaux illégaux mis en place par les féministes et les avortements clandestins en général. Les avortements que les féministes soutiennent, bien que pratiqués dans l’illégalité, sont faits par des professionnels de manière tout à fait sécuritaire pour les femmes», explique la doctorante.
La seconde phase s’ouvre en 1973. La saga judiciaire du Dr Morgentaler a fait en sorte que les médecins deviennent de plus en plus frileux à pratiquer l’avortement et que les militantes subissent diverses répressions, allant jusqu’à l’arrestation. Au même moment, l’affaire Roe c. Wade légalise l’avortement dans les trois premiers mois de grossesse aux États-Unis. Les groupes féministes réorientent donc les femmes vers des services au sud de la frontière.
En 1976 commence la dernière phase. À cette époque, l’arrêt de certaines poursuites contre le Dr Morgentaler jumelé à l’élection du Parti québécois, un parti plus favorable à l’avortement, met fin aux déplacements des femmes aux États-Unis et assouplit la pratique de l’avortement au Québec.

Braver l'interdit est une version retravaillée du mémoire de maîtrise de Marie-Laurence Raby, réalisé sous la direction d'Aline Charles, professeure au Département des sciences historiques.
De précieux témoignages
Toutefois, pour en apprendre plus sur les réseaux clandestins d’aide aux femmes, les sources ne se trouvaient bien évidemment pas dans les archives. «Après tout, vous ne mettrez pas par écrit que vous vous apprêtez à commettre un acte de désobéissance civile», écrit Marie-Laurence Raby dans son ouvrage.
La doctorante a donc rencontré six militantes féministes de l’époque, Ariane Émond, Sylvie Dupont, Claire Brassard, Martine Eloy, Véronique O’Leary et Louise Desmarais, qui lui ont généreusement raconté ce qu’elles ont fait. «Chaque rencontre a été marquante. C’était émouvant pour moi de rencontrer ces femmes-là. Chacune abordait la lutte à sa manière. Certaines mettaient l’accent sur les femmes qu’elles ont rencontrées et aidées à travers le service de référence. D’autres ont parlé de la répression et du climat de clandestinité», confie l’étudiante.
À titre d’exemple, Ariane Émond, membre de la cellule Emma Jobin, lui a raconté sa participation au commando qui avait inscrit «Le mépris n’aura qu’un temps» en 1978 sur les murs de l’Oratoire Saint-Joseph, en réaction à un rassemblement anti-choix. «Maudit que j’avais ri, mais on avait la chienne quand même!», a déclaré la militante.

La Presse, 12 juin 1978, cahier B, p. 12
De ces rencontres, Marie-Laurence Raby a donc pu tisser une autre histoire de l’avortement: celle des gestes quotidiens, des solidarités discrètes, des résistances silencieuses, mais aussi des coups d’éclat et des revendications sociales et politiques. «Les militantes féministes connaissent ce cocktail d’émotions – l’euphorie qui se cache dans la recherche de transformation sociale, la crainte des représailles et tout ce qu’il y a entre les deux», souligne l’étudiante, elle-même militante féministe, qui a senti que ces femmes lui passaient en quelque sorte le flambeau.
— Marie-Laurence Raby, étudiante au doctorat en histoire
La doctorante sent-elle que les discours d’une droite ultraconservatrice inquiètent actuellement les femmes? «Oui, toutefois, même s’il existe des liens transnationaux, il faut faire attention aux comparaisons hâtives avec les États-Unis, où se développe une offensive contre l’avortement depuis longtemps ourdie. Ce n’est pas la même chose ici, même si, depuis deux ans, on voit des manifestations anti-choix devant l’Assemblée nationale. Toutefois, la réponse féministe est vraiment belle à voir. Il y a une inquiétude, car le droit à l’avortement n’est pas un droit acquis. Mais il y a aussi de l’optimisme. Les femmes sont prêtes à se mobiliser sur cet enjeu. Il y a une force de terrain qui est toujours présente», conclut l’historienne féministe.
Braver l’interdit: histoire féministe de l’avortement au Québec, 1969-1988
Grandes lignes de l’histoire de l’avortement au Québec et au Canada
- Les années 1960, marquées par la libération sexuelle, montrent les premières vagues d’une véritable inquiétude quant aux conséquences de la criminalisation de l’avortement sur la santé des femmes.
- En 1962, 57 617 Canadiennes ont été admises à l’hôpital pour des complications liées aux auto-avortements ou aux avortements clandestins.
- En 1966, les complications liées à ces pratiques dangereuses étaient la principale cause d’hospitalisation des femmes au pays.
- Pour rendre l’avortement plus accessible, le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau adopte en 1969 une réforme du Code criminel, qui rend possible dans des hôpitaux agréés une interruption de grossesse lorsque la santé de la mère est compromise.
- Au Québec, les hôpitaux franco-catholiques sont très réfractaires à cette pratique.
- En 1973, seuls 7,4% des avortements légaux sont pratiqués au Québec, alors que l’Ontario avec une population relativement semblable abrite 53,5% de ces interventions.
- Le Québec présente également un décalage interne: en 1970, on compte 5 avortements pratiqués dans les hôpitaux francophones contre 529 dans des établissements anglophones.
- En parallèle à la pratique légale se développent donc au Québec des cliniques privées, dont celle du Dr Henry Morgentaler, dont les procès ont été très médiatisés.
- En 1988, l’arrêt Morgentaler rendu par la Cour suprême déclare inconstitutionnelle toute réglementation qui empêche l’avortement.
- Finalement, le verdict dans l’affaire Tremblay c. Daigle, en 1989, renforce l’illégitimé d’une telle réglementation en stipulant que le fœtus n’a aucune personnalité juridique et ne peut donc posséder le droit à la vie.

Comment reconstruire la langue wendat après plus d’un siècle de dormance?
À l’occasion du Mois des langues autochtones, la professeure Megan Lukaniec discute du long processus, entrepris en collaboration avec sa communauté, pour revitaliser sa langue ancestrale
— 26 mars 2026

L'Objet 2026: créer en temps de crise… sans perdre l'inspiration
Au Musée de la civilisation, des étudiantes et étudiants en architecture ont mis 38 œuvres à l'encan
— 25 mars 2026

Plus de la moitié des internautes du Québec utilisent un outil d'intelligence artificielle générative
La plus récente enquête NETendances révèle également une intensification des usages, 54% des personnes utilisatrices y recourant au moins une fois par semaine
— 19 mars 2026

Fono 2026: GIMS, SOMBR, Alessia Cara et Ariane Moffatt parmi les têtes d'affiche
Pour sa troisième année, le festival Fono accueillera près de 40 artistes sur le campus et poursuit sa vocation de laboratoire vivant et son volet de conférences
— 18 mars 2026

Des expertises de l’Université Laval au cœur des Rendez-vous d’histoire de Québec
Un hommage à Plume Latraverse, une conférence sur la YWCA Québec et une incursion dans le domaine de la recherche en histoire judiciaire font partie des nombreuses activités de la programmation
— 11 mars 2026

Vers une appellation réservée pour le fromage à poutine
Le professeur Julien Chamberland collabore à l'élaboration du cahier de charges qui servira à obtenir cette reconnaissance officielle du fromage en grains québécois
— 5 mars 2026

Bardes à barbes remporte les auditions d'ULaval en spectacle
L'étudiante Maude Fournier et l'étudiant Charles Lehouillier représenteront l'Université Laval à la finale nationale d'U en spectacle le 28 mars
— 26 février 2026

Les internautes québécois passent près d'une heure de plus par jour sur les réseaux sociaux qu'il y a un an
L'Académie de la transformation numérique a publié sa plus récente enquête NETendances sur les réseaux sociaux et le divertissement en ligne
— 26 février 2026

Démocratie fragilisée: une chaire qui redonne espoir
Le professeur Patrick Turmel, directeur de la Chaire de recherche Démocratie et éthique publique, a animé un panel pour discuter d'enjeux qui menacent notre démocratie, lors d’un événement marquant le renouvellement de l’engagement philanthropique de Power Corporation du Canada
— 19 février 2026

Une histoire de guerre… et d'humanité racontée en mots et en musique
Le 15 mars, la salle Henri-Gagnon accueillera la conférence «L'Héritage d'un père – Quand l'ennemi devient un ami», présentée par Gaston Déry
— 19 février 2026

Imaginer l'IA en 2031 pour mieux s'y préparer
Plus de 200 personnes ont participé au deuxième Bootcamp numérique et IA organisé sur le campus pour réfléchir à la complémentarité entre intelligence humaine et artificielle
— 16 février 2026

Les Rencontres improbables: réunir universitaires, artistes et grand public pour favoriser un dialogue ouvert et promouvoir une société apprenante
Le premier rendez-vous de cet événement explorait librement ce que sont l’instant et le rapport au temps
— 11 février 2026

Plus de 4 jeunes internautes sur 10 ont recours aux influenceuses et influenceurs pour s'informer
Cette proportion n'est que de 19% pour l'ensemble des internautes du Québec selon une enquête de l'Académie de la transformation numérique
— 11 février 2026

Près de 10% de la population québécoise ne regardera pas le Super Bowl en raison des frictions avec les États-Unis
L'Observatoire international en management du sport dévoile les résultats de son 6e Baromètre des événements sportifs majeurs
— 4 février 2026

Lloyd Axworthy sur le campus: un observateur aguerri de la situation internationale
Invité des Grandes Conférences Brian‑Mulroney, l’ancien ministre des Affaires étrangères a livré une réflexion ancrée dans les principes qu’il a défendus toute sa carrière: diplomatie, respect du droit et responsabilité des États
— 27 janvier 2026

L'avenir du rail pour le Canada: le train à grande fréquence, plaide un professeur
Selon Jean Mercier, le gouvernement fédéral aurait intérêt à regarder du côté de cette option, moins chère et moins complexe que le train à grande vitesse choisi l'an dernier
— 22 janvier 2026

Crises et ruptures: vers un nouvel ordre international?
Droits de la personne, défense nationale, cybersécurité et gouvernance énergétique étaient au cœur des discussions de la table ronde de la rentrée hivernale organisée par l’École supérieure d’études internationales
— 22 janvier 2026

Henri Dorion, un bâtisseur de la géographie québécoise, s’est éteint
Le géographe de notoriété internationale a consacré 47 ans à l'Université Laval
— 16 janvier 2026

Un virtuose de la batterie au LARC
Le Laboratoire audionumérique de recherche et de création de l'Université Laval a accueilli le batteur de renommée internationale Ari Hoenig
— 15 décembre 2025

Passe-Partout: un programme préscolaire qui change des trajectoires
La diplômée Marie-lin Hamel, qui a analysé les retombées à long terme de ce programme, a vu les conclusions de son mémoire de maîtrise être présentées en novembre au sommet du G20 en Afrique du Sud
— 11 décembre 2025

Du 12 au 15 décembre: place aux grands ensembles musicaux!
La Faculté de musique propose quatre concerts à grand déploiement en ce mois festif
— 10 décembre 2025

Concours de musique de chambre jazz: un quatuor se distingue par sa cohésion, sa complicité et sa créativité
Un groupe formé de trois étudiants en interprétation jazz et d'un étudiant en enseignement de la musique remporte les honneurs
— 9 décembre 2025

La tourtière du Saguenay–Lac-Saint-Jean comme patrimoine immatériel du Québec?
L'étudiante Catherine Picard veut inscrire cette tradition culinaire régionale au registre du gouvernement pour la préserver
— 9 décembre 2025

Dix livres à offrir ou à s'offrir
À l'approche des Fêtes, voici quelques publications récentes signées par des autrices et auteurs issus de l'Université Laval
— 3 décembre 2025

Avant-goût d’un musée de la philosophie
Caressant le rêve d’implanter à Québec le premier complexe muséal permanent consacré à cette discipline, la professeure Laura Silva en a présenté un prélude avec l’événement Une nuit au musée de la philosophie
— 1 décembre 2025

