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Société

La violence par arme à feu: l’autre épidémie

Selon le professeur Yanick Charette, les gouvernements devraient remplacer les stratégies répressives habituelles par des stratégies d’intervention sociale plus efficaces, dites de «dissuasion ciblée»

Par : Yvon Larose
La violence par arme à feu augmente depuis les dernières années au Canada. Au pays, le ratio d’homicides s’élève à 2 par 100 000 habitants par an. Dans une grande ville comme Montréal, le système judiciaire engendre des coûts annuels de 82 millions de dollars.
La violence par arme à feu augmente depuis les dernières années au Canada. Au pays, le ratio d’homicides s’élève à 2 par 100 000 habitants par an. Dans une grande ville comme Montréal, le système judiciaire engendre des coûts annuels de 82 millions de dollars.

Un article du journal La Presse publié le 28 décembre 2021 rapportait que la ville de Montréal a été le théâtre, en un an, de 187 événements de coups de feu, soit 121 décharges d’arme à feu sans victime, 50 tentatives de meurtre et 16 meurtres.

«La violence par arme à feu constitue une problématique réelle non seulement ici, mais à travers le monde», affirme le professeur de l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, Yanick Charette.

Le mardi 15 mars, ce dernier a fait un exposé sur le sujet dans le cadre des conférences en ligne de la Faculté des sciences sociales. «De manière générale, poursuit-il, quelque 500 personnes sont tuées chaque jour par arme à feu dans le monde et environ 2000 sont blessées. Au Canada, le ratio d’homicides s’élève à 2 par 100 000 habitants par an, ce qui confère à ce pays le 33e rang mondial. Aux États-Unis, où la problématique est particulièrement criante, le ratio est six fois plus élevé qu’ici avec 12 homicides par 100 000 habitants par an.»

Un phénomène qui coûte cher à la société

Dans une grande ville comme Montréal, le système judiciaire engendre des coûts annuels de 82 millions de dollars. Cette somme se répartit entre les services correctionnels (59M$), les enquêtes policières (22M$), les poursuites et l’aide juridique (1M$). À cela, il faut ajouter 29M$ pour les coûts directs, notamment les interventions chirurgicales sur les personnes ayant survécu à une agression par arme à feu, et les coûts indirects, entre autres la convalescence de ces personnes.

«La science, explique le professeur, nous a appris que la violence par arme à feu, au-delà de son côté tragique, n’est pas distribuée aléatoirement dans la population.»

Andrew V. Papachristos enseigne au Département de sociologie de la Northwestern University, aux États-Unis. Il y a quelques années, ce chercheur a publié une étude montrant que les caractéristiques démographiques comme le genre, l’âge et l’ethnicité ont une influence sur la violence par arme à feu.

«Son terrain d’étude était la ville de Chicago, rappelle Yanick Charette. Dans cette ville, le ratio était de 47 homicides par arme à feu par 100 000 habitants. Or, il a constaté que dans la communauté d’ethnicité noire, les hommes de 18 à 34 ans étaient responsables d’un ratio d’homicides de 600 par 100 000 habitants. Cela veut dire qu’une personne sur 200 de la communauté noire est tuée chaque année dans cette ville. Ce taux est extrêmement préoccupant.»

Le rôle clé des interactions sociales

Une autre étude, menée par Andrew V. Papachristos et à laquelle le professeur Charette a participé, a mis en lumière le fait que le nombre d’homicides par arme à feu à Chicago était beaucoup plus élevé dans certains quartiers.

«La moitié de ces homicides se concentraient dans 25% des 11 quartiers étudiés, dit-il. Mais au-delà du quartier, ce sont les relations sociales au sein de ceux-ci qui expliquent le mieux les victimisations. Les personnes les plus influentes au sein des réseaux criminels sont celles qui sont les plus à risque d'être victimisées. De plus, les partenaires des victimes seront plus probablement frappés par les balles que ceux qui ne connaissent pas de victime. Cette contagion de la violence, par l'entremise des liens sociaux, expliquerait les deux tiers des victimisations.­­»

Des stratégies d’intervention sociale de «dissuasion ciblée» ont été mises en place dans différents pays. Elles ont permis de réduire de manière considérable la violence par arme à feu. Selon le professeur, elles seraient à prioriser, étant plus efficaces que les stratégies strictement répressives habituellement privilégiées, comme c’est le cas actuellement au Québec.

«On peut, affirme-t-il, stopper cette contagion sociale de la violence en utilisant des stratégies d’intervention. En 2017, la ville de New Haven, au Connecticut, a implanté un programme de dissuasion ciblée. Résultat: le nombre d’agressions armées et le nombre de victimes ont chuté dans les mois qui ont suivi.»

Augmenter à l’infini le nombre de policiers ne suffira pas pour régler le problème. De nombreuses études ont montré que cette approche a très peu d’effet sur la criminalité en général. Souvent, cela va engendrer des tensions sociales contreproductives.

«L’idée, soutient-il, consiste plutôt à essayer d’identifier des individus ou des groupes à risque susceptibles de commettre des délits violents et cibler sur eux des stratégies novatrices. En d’autres mots, favoriser une approche proactive en ciblant le problème à la source dans le but de le prévenir.»

Une des stratégies d’intervention repose sur la dissuasion. Elle s’appuie sur la peur de certaines sanctions potentielles et sur l’anticipation de bénéfices liés à l’abstention de gestes violents. La stratégie peut prendre la forme de programmes de réinsertion au travail et de programmes de formation professionnelle. La dissuasion a aussi une approche communautaire impliquant des proches des victimes. Ces personnes viennent expliquer ce qu’elles ont vécu et les conséquences engendrées par la violence par arme à feu.

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