
L'ouvrage Démocratie artificielle: les effets des mégadonnées sur le politique, la politique et les politiques a fait appel à des expertes et experts de plusieurs domaines, dont la science politique, la science informatique et le droit.
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«On assiste à deux phénomènes qui entrent en choc, explique le professeur Eric Montigny du Département de science politique de l'Université Laval. D'abord toute la question de l'intégration du numérique dans nos vies. Ça prend différentes formes sur le marché du travail, nos façons de nous informer, notre façon de partager des idées. Ça vient influencer le débat politique. Les acteurs politiques aussi incluent cette nouvelle technologie dans leur façon de mobiliser les électeurs. Ils emmagasinent des données de plus en plus imposantes pour créer des profils d'électeurs. Cette dynamique se produit. D'où la nécessité de réfléchir sur l'utilisation des mégadonnées dans un contexte démocratique. Qu'est-ce que ça pose comme menace pour la démocratie?»
Le professeur Montigny a codirigé la réalisation d'un ouvrage collectif de 235 pages intitulé Démocratie artificielle: les effets des mégadonnées sur le politique, la politique et les politiques, qui vient de paraître aux Presses de l'Université Laval.
Sur huit chapitres, une dizaine d'expertes et d'experts, dont la moitié de l'Université Laval, se penchent sur nos démocraties en pleine mutation. Les relations entre citoyens, partis politiques et gouvernements se redéfinissent alors que le rythme des changements technologiques s'accélère. L'ouvrage aborde à la fois les dangers et les avancées qui pourraient menacer notre vie démocratique.
«Dans une démocratie artificielle, demande le professeur, comment départager le vrai du faux? Comment aussi atténuer la polarisation qui découle de la création de chambres d'écho? Et comment prévenir l'effritement des espaces de dialogue qui sont nécessaires dans une bonne démocratie?»
Pour rappel, sur Internet, une chambre d'écho est un réseau de personnes formé spontanément autour d'une vision commune, où les gens sont principalement exposés à des opinions qui se rapprochent des leurs, ce qui tend à cristalliser leurs idées et leurs croyances.
Selon Eric Montigny, une bonne démocratie a plusieurs facettes. «C'est d'abord accepter de perdre une élection, poursuit-il. Ça paraît banal, mais c'est fondamental. C'est aussi être capable de débattre avec des gens qui ne pensent pas comme soi, de faire évoluer sa pensée par des arguments contraires. L'esprit délibératif. C'est tout le contraire avec les algorithmes. Ils nous enferment dans ce qu'on vient d'entendre, ils nous confortent dans nos positions en nous éloignant du dialogue. Et ça s'est aggravé dans une période où, en plus, il y a un plus grand cynisme, une plus grande crise de confiance envers les institutions. Ce qui laisse place à la montée de partis plus antisystèmes, populistes qui aussi bénéficient de la polarisation.»
Une contribution multidisciplinaire
Philosophie, science politique, science informatique, communication, sociologie, droit: l'ouvrage Démocratie artificielle s'appuie sur la contribution de chercheuses et chercheurs de divers horizons.
Le professeur François Blais, du Département de science politique de l'Université Laval, consacre un chapitre du livre au phénomène de microciblage des électeurs. «Ce chercheur adopte une approche plus philosophique, souligne Eric Montigny. La démocratie, ce sont des espaces de dialogue, de compromis, d'échanges. Les préoccupations que soulève ce chercheur: avec le fait que les électeurs deviennent des cibles, on en vient à réduire l'espace de délibération de citoyens engagés dans un débat, dans un échange d'idées, en les enfermant dans des positions plus tranchées, plus polarisées. Donc, on n'est plus dans le dialogue.»
François Pellegrini, quant à lui, enseigne l'informatique à l'Université de Bordeaux. Il signe un chapitre consacré à la préservation des libertés et des droits fondamentaux des sociétés humaines à l'ère numérique. Au fil des pages, le chercheur insiste sur les dangers en demandant comment éviter les dérives. «Un système démocratique au départ peut devenir de plus en plus autocratique avec les risques qui existent de surveillance, de contrôle des populations, soutient le professeur Montigny. Y'a des inquiétudes à avoir parce que les moyens sont beaucoup plus puissants que ce qu'on a observé dans le passé. Il s'agit d'une sonnette d'alarme tirée par l'auteur.»
Des démocraties en déclin
Dans l'introduction cosignée par Eric Montigny, on peut lire que près de la moitié des démocraties du monde, elles sont 104, seraient aujourd'hui en déclin. Ces résultats d'une enquête récente de l'Institut international pour la démocratie et l'assistance électorale révèlent également un déclin de l'attrait de la démocratie pour les citoyens. Cette «crise démocratique» se traduirait par une baisse de la participation électorale et une diminution des adhésions aux partis politiques. Conséquence de cette désillusion collective: l'émergence et le succès de nouveaux partis antisystèmes et populistes.
Selon le professeur, dans certains pays hostiles à la démocratie, des gens sont engagés pour polluer et interférer sur les médias sociaux, en propageant de fausses nouvelles, de la fausse information, dans le but de polariser, de diviser la société démocratique. En clair, on voit un détournement des technologies numériques pour briser le tissu social.
«Dans un contexte démocratique, dit-il, les données peuvent être utiles pour, par exemple, bien planifier les politiques publiques et pour évaluer les services aux citoyens pour qu'ils soient plus efficaces. On peut intégrer l'intelligence artificielle pour réfléchir à améliorer les processus. Mais, en même temps, on peut se servir de ces outils à des fins qui sont plus dangereuses. D'où l'importance de se questionner sur la façon dont on peut baliser, encadrer, prévenir l'utilisation problématique de ces technologies et de ces renseignements personnels.»
Selon lui, la première chose à faire consiste à parler de ces enjeux pour prendre conscience de la quantité d'informations personnelles qui sont emmagasinées. Un autre aspect concerne les fuites de données. «Ce n'est pas s'il va y en avoir ou pas, affirme-t-il, mais quand il va y en avoir.»

























