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La bouffe ou la vie?

Les chèvres de montagne font des compromis sur la qualité des pâturages qu’elles fréquentent afin d’éviter qu’elles-mêmes ou leur petit ne finissent en pâture

Par : Jean Hamann
Manger ou être mangé? telle est la question qui tourmente tous les estomacs du monde animal. La réponse que les chèvres de montagne y apportent dépend en partie de leur statut parental, révèle une étude que signent Sandra Hamel et Steeve Côté, du Département de biologie, dans la revue Canadian Journal of Zoology. En effet, le penchant des chèvres de montagne en faveur des sites où la nourriture est plus rare et de moins bonne qualité, mais où la probabilité de finir sous la dent d’un prédateur est plus faible, s’accentue lorsqu’elles sont accompagnées par un jeune en bas âge.
   
Les deux chercheurs du Centre d’études nordiques ont étudié pendant quatre années le troupeau de Caw Ridge qui occupe 28 km2 de toundra alpine et de forêts subalpines dans le contrefort des Rocheuses. Ils ont observé les allées et venues de 75 femelles de juin à septembre afin de quantifier leur utilisation des différentes parties de leur habitat en fonction, d’une part, de l’abondance et de la qualité de la végétation qui s’y trouvent, et d’autre part, de la proximité des sites où elles peuvent se reposer ou fuir un prédateur.
   
«Environ 80 % des chevreaux de ce troupeau naissent dans les deux dernières semaines de mai, signale Sandra Hamel. Les jeunes sont capables de suivre leur mère dès la naissance, mais ils ne deviennent habiles à se déplacer en terrain accidenté qu’après trois ou quatre semaines.» Le premier mois de vie des chevreaux est particulièrement éprouvant: environ 54 % des cas de mortalité surviennent avant la fin juin, rapportent les chercheurs. Pour se mettre à l’abri des loups, des grizzlis et des couguars, les chèvres se réfugient sur des falaises abruptes ou sur des pentes escarpées où ces prédateurs se déplacent avec moins d’aisance.
   
Les analyses de végétation faites par les chercheurs leur ont permis de découvrir que l’abondance et la qualité des plantes dont se nourrissent les chèvres augmentent lorsqu’on s’éloigne des sites de fuite. Malgré cela, les femelles passent plus de 60 % de leur temps à moins de 80 m des falaises, même si l’assiette dont elles disposent s’appauvrit au fil de l’été. En juin, les mères accompagnées d’un petit se nourrissent, en moyenne, 20 m plus près de la falaise que les autres chèvres; cet écart disparaît aussitôt que les chevreaux acquièrent vitesse et assurance en terrain accidenté. «Nos observations indiquent que la pression exercée par les prédateurs joue un rôle déterminant dans l’utilisation de l’habitat par cette espèce, résume Sandra Hamel. Les chèvres de montagne font un compromis sur la nourriture de façon à assurer leur survie et celle de leur chevreau.» Un compromis qui tombe sous le sens, comme le laissait entendre Alphonse Daudet dans La chèvre de monsieur Séguin: à quoi bon de l’herbe savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes, jusque par-dessus les cornes, s’il faut livrer combat au loup et mourir la bouche pleine?

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