4 mars 2026
Les programmes particuliers au secondaire avivent-ils la violence entre les jeunes?
Une étude exploratoire brosse le portrait des regroupements des élèves dans les écoles secondaires du Québec et lève le voile sur les effets potentiels de cette pratique sur la socialisation

Les programmes particuliers induisent peut-être une hiérarchie sociale entre les groupes d’élèves qui entraîne une augmentation de la violence à l’école.
— Getty Images / HRAUN
Rares sont les écoles québécoises qui offrent seulement le programme secondaire régulier. Les travaux de Julie Boissonneault, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation, révèlent qu’elles sont moins de 6%, alors que la grande majorité des établissements regroupent une partie ou tous leurs élèves dans des programmes particuliers (concentration, cheminement particulier ou adaptation scolaire). Si ces programmes particuliers sont surtout pensés pour favoriser la motivation et la réussite scolaire des élèves, ils cachent peut-être un angle mort, que la professeure a choisi d’explorer.
Selon les chiffres, la violence est considérablement présente dans les écoles secondaires du Québec. Environ 40% des élèves y seraient victimes d’un geste violent posé par un pair au moins une fois par année. «Les interventions pour contrer cette violence sont principalement basées sur l’individu et remettent peu en cause la structure sociale de l’école. Pourtant, vu que certains jeunes emploient la violence contre des pairs pour augmenter leur statut social auprès d’autres pairs, on peut se demander si la présence de programmes particuliers n’induit pas une certaine hiérarchie sociale entre les groupes d’élèves, ce qui peut amener une augmentation de la violence à l’école», précise Julie Boissonneault à propos de l’hypothèse à l’origine de sa thèse de doctorat, soutenue il y a quelques semaines.
Portrait des programmes dans les écoles secondaires
À partir d’un échantillon de 52 écoles à travers la province, la chercheuse a mesuré la présence des programmes particuliers dans le système d’éducation au Québec. Il y a d’abord ceux d’adaptation scolaire et de cheminement particulier. Il y a aussi ceux de concentration, où les élèves sont souvent sélectionnés. L’étude a répertorié 17 types différents de concentration, dont le plus populaire est le sport-études, présent dans plus de 47% des écoles de l’échantillon. Suivent l’art-études (32,1%), l’anglais intensif (24,5%), les langues (18,7%) et le Programme d’éducation intermédiaire du Baccalauréat international (18,7%).
Le pourcentage d’écoles publiques et privées qui offrent des programmes particuliers est sensiblement le même. Par contre, peu d’établissements privés accueillent des classes d’adaptation scolaire ou de cheminement particulier, alors que plus de la moitié des écoles publiques offrent les trois types de programmes (concentration, régulier et adaptation scolaire ou cheminement particulier).
La professeure a aussi déterminé la nature ségrégative de ces regroupements scolaires à partir de trois critères. D’abord, la sélectivité, qui implique que, par manque d’aptitudes ou de revenu, les programmes ne sont pas accessibles à tous et toutes. Ensuite, l’exclusivité, qui implique que les élèves conservent le même groupe pour toutes leurs matières. Enfin, la distanciation physique, qui implique que le groupe occupe un local à l’écart dans l’école.
Selon les données obtenues par Julie Boissonnault, plus de 66% des écoles du secteur public procèdent à des regroupements scolaires qui utilisent les trois critères de ségrégation, alors qu’aucune école privée de l’échantillon n'en employait plus de deux. Cette disparité s’explique probablement par la sélection faite lors de l’admission, qui vient amoindrir la diversité des élèves au sein des établissements privés. En outre, plus de 78% des écoles publiques imposent une distanciation physique à un ou des groupes, alors que seulement un peu moins de 7% des écoles privées le font, une différence qui repose sans doute sur la rareté des programmes d’adaptation et de cheminement particulier dans ces dernières.
Des corrélations qui soulèvent des questions
La professeure Boissonneault insiste sur le fait que sa thèse ne constitue qu’une étude exploratoire qui met en lumière certaines corrélations, mais aucun lien de causalité.
Un des faits mis en lumière est qu’un taux de victimisation considérablement plus élevé est rapporté par les élèves du secteur public, où l'on retrouve davantage de programmes particuliers et de critères de ségrégation dans la formation des groupes. Un autre fait est qu’il existe une différence significative du taux de victimisation entre les écoles qui utilisent la distanciation physique et celles qui ne l’utilisent pas.
Julie Boissonneault, professeure à la Faculté des sciences de l'éducation, étudie les dynamiques sociales des élèves dans des contextes de compétition et de luttes de pouvoir, qui peuvent engendrer des comportements agressifs.
— Yan Doublet
«Bref, il s’agit de premières informations qui soutiennent l’hypothèse que certains regroupements ségrégatifs pourraient favoriser la naissance de préjugés, de stigmas et de luttes de pouvoir entre élèves», indique Julie Boissonneault, qui souhaite pousser plus loin ses recherches.
Soutenir l’appartenance à l’école plutôt qu’au groupe
Même s’ils peuvent attiser la violence, Julie Boissonneault ne prône absolument pas l’abolition des programmes particuliers. Ceux-ci existent parce qu’ils favorisent la motivation et une hausse des résultats scolaires. Par contre, elle déplore que ces programmes, qui ont pour effet de créer des noyaux d’élèves – parfois fixes, homogènes, fermés – induisent un manque de socialisation entre les jeunes. « Or, rappelle-t-elle, l’école a trois mandats: instruire, éduquer et socialiser. C’est ce troisième point qui est parfois oublié, au profit de la réussite scolaire. Mais si on omet la socialisation, peut-on parler de réussite globale?»
Pour l’instant, la professeure souhaite surtout sensibiliser les milieux scolaires aux possibles effets pervers des regroupements ségrégatifs et proposer des solutions pour contrebalancer la rigidité et l’homogénéité des groupes. Par exemple, pour atteindre une plus grande mixité, il est possible de décloisonner les groupes lorsque les élèves suivent un cours dans une matière qui n’est pas liée à leur concentration. Il est aussi possible d’assouplir les critères de sélection des programmes de concentration, comme le font certaines écoles publiques présentant un indice socioéconomique plus faible.
Tenir à l’écart les élèves des programmes d’adaptation scolaire et de cheminement particulier peut aussi avoir des effets très pernicieux sur leur estime personnelle. «Bien sûr, je ne dis pas qu’il faut mettre tous les élèves ensemble tout le temps. Ce ne serait pas rendre service aux élèves qui présentent un trouble du spectre de l’autisme et qui sont sensibles au bruit de les inviter à fréquenter la cafétéria. Mais il y a des façons appropriées de les intégrer aux activités de l’école. Ils peuvent, par exemple, partager une activité avec d’autres élèves à la bibliothèque», affirme la professeure Boissonneault.
En fait, selon elle, la clé est de développer une appartenance à l’école plutôt qu’au groupe. Elle donne comme exemple une école – où elle a déjà travaillé – qui organise chaque année plusieurs activités rassembleuses, dont la journée color clash, une journée où tous les élèves de la 1re à la 5e secondaire, inscrits dans les trois types de programme, forment des équipes selon la couleur de t-shirt reçu et relèvent des défis. «Une activité comme ça vient créer un grand sentiment d’appartenance à l’école. À mon avis, le système scolaire aurait avantage à promouvoir des pratiques où tous les élèves sentent qu’ils font partie d’une même communauté. Ce sont de telles pratiques, misant sur l’égalité des élèves et la reconnaissance des talents et des réussites de chacun, qui ont le potentiel de prévenir et de réduire la violence dans nos écoles », conclut la chercheuse.























