
Les bourdons se distinguent des abeilles à miel par leur corps dodu et poilu. Ils sont aussi moins agressifs, même s’ils leur arrivent de mordre avec leurs petites mandibules.
— Courtoisie
Au Québec, plusieurs espèces de bourdons sont en situation précaire. Les bandes fleuries en bordure des champs agricoles apparaissent comme une solution prometteuse… à condition de choisir les bonnes fleurs. Cette question est au cœur des travaux d'Amélie Morin, doctorante en biologie végétale à la Faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation.
Durant sa maîtrise, elle a montré que ces bandes permettaient d'attirer une plus grande abondance et une plus grande diversité de bourdons. Un passage accéléré au doctorat lui permet de poursuivre ses travaux sur l'alimentation et la santé des bourdons, sous la direction de la professeure Valérie Fournier de l'Université Laval et la codirection de Mathilde Tissier, affiliée au Centre national de la recherche scientifique en France.
Les fleurs, entre superaliment et malbouffe
Dans ses travaux, la doctorante s'intéresse notamment à la qualité nutritionnelle des fleurs. «Ça ressemble vraiment à la nutrition humaine, lance-t-elle. On cherche des fleurs riches en protéines et pas trop riches en lipides. On essaie de trouver des superaliments pour les bourdons. À l'inverse, on voit aussi de la malbouffe, des fleurs qui sont comme un petit McDo et qui présentent des carences.»
Pour identifier les meilleures fleurs à mettre dans les champs, Amélie Morin se rend sur le terrain pour récolter le pollen directement en balayant les fleurs avec un petit pinceau. «On essaie d'imiter les pollinisateurs, mais on est nettement moins bon», plaisante la chercheuse. Après de longues heures de récolte, la petite quantité de pollen amassée est analysée en France, dans le laboratoire de sa codirectrice.

Une bande fleurie de tournesol en bordure d'un champs de soya
— Courtoisie
Les résultats préliminaires montrent que les fleurs indigènes comme la verge d'or ou le tournesol sont particulièrement intéressantes. La doctorante souligne également le fort potentiel des saules, des érables et des arbustes qui fleurissent, car ils contiennent étonnamment une grande quantité de protéines. «Les producteurs font parfois des haies brise-vent. En choisissant la bonne végétation, on peut inclure un effet bénéfique pour les pollinisateurs», ajoute Amélie Morin.
Étudier la santé des bourdons
Pour connaitre l'effet de la qualité nutritionnelle sur la santé des bourdons, la doctorante teste plusieurs diètes. Elle utilise des tunnels de toile compartimentés remplis de fleurs, installés dans des champs en Montérégie. C'est l'occasion pour la chercheuse de mettre à l'essai différents mélanges pour les bandes fleuries. «On s'attend à ce qu'une diète équilibrée mène à des bourdons plus en santé et qu'une carence en protéines entraîne une moins bonne reproduction», rapporte-t-elle. L'étudiante teste aussi une diète médicinale, avec des fleurs qui accélèrent la guérison en cas de maladie.

Dans ce compartiment du tunnel de toile, Amélie Morin teste un mélange protéiné pour les bandes fleuries, incluant le sarrasin, la phacélie, le trèfle rouge, le trèfle blanc et le pavot. Un nichoir abritant une colonie de bourdons se trouve au centre.
— Courtoisie
Pour évaluer la santé des bourdons, Amélie Morin ne se limite pas aux colonies élevées dans ses tunnels. Elle se penche aussi sur les 7 espèces de bourdons en péril, parmi les 25 qui existent au Québec. Pour les repérer, elle utilise la plateforme de science citoyenne iNaturalist qui permet de signaler la présence de bourdons. «On se rend sur place, on les capture puis on fait une série de tests avant de les relâcher. On récolte leur fèces et leur pollen pour voir s'il y a des carences. On vérifie aussi s'ils sont porteurs d'agents pathogènes, de maladies ou de virus», rapporte la doctorante. Cet été, Amélie Morin se rendra même sur l'île d'Anticosti, grâce à une bourse du Fonds de recherche du Québec, pour évaluer l'état de santé d'espèces en péril repérées sur le territoire.
Les résultats de la recherche serviront à recommander des fleurs adaptées aux bandes fleuries. Pour favoriser le transfert de connaissances, Amélie Morin collabore étroitement avec une vingtaine de productrices et de producteurs de l'Union des producteurs agricoles, qu'elle informe au fur et à mesure afin que les pratiques puissent être ajustées sur le terrain.

Amélie Morin a toujours aimé les fleurs. C’est ce qui l’a attiré dans ce projet, malgré sa peur des «bibites» depuis son enfance. Elle tient dans sa main trois bourdons mâles, inoffensifs puisqu’ils n’ont pas de dard.
— Courtoisie
Au-delà du milieu agricole
Amélie Morin rappelle que les bourdons sont partout, pas seulement dans les champs. Souvent, ce sont les premiers pollinisateurs qu'on voit au printemps et les derniers à l'automne. «Ils sont mieux adaptés à nos conditions plus froides que l'abeille à miel, qui a été importée», ajoute-t-elle.
En raison de leur présence dans les milieux urbains, la doctorante est persuadée que les citoyennes et citoyens peuvent jouer un rôle dans la protection des bourdons. Même si elle salue le mouvement Mai sans tondeuse, elle ne croit pas que c'est suffisant à long terme. «Le pissenlit est déséquilibré au niveau nutritionnel, précise-t-elle. Si on a une pelouse diversifiée, avec du trèfle par exemple, l'idéal est de laisser fleurir, pas juste en mai, mais tout au long de la saison.»
Elle recommande aux personnes qui le peuvent de planter un arbre ou un arbuste qui fleurit dans sa cour et de privilégier les fleurs indigènes. «On ne se trompe pas, parce que ça fait des milliers d'années que les bourdons en consomment.» Comme les bourdons nichent souvent sous terre, elle suggère aussi de préserver, dans un coin du terrain, des sols non perturbés ou même d'anciens trous de rongeurs.

























