
Robert Charlebois répondait aux «critères» de non-conformité et de remise en question de la tradition, tout en incarnant une figure, celle de la rockstar, qui n'existait pas encore au Québec à ce moment.
— Antoine Desilets, La Presse, BAnQ
De Lindberg (1968) à Je reviendrai à Montréal (1976), en passant par Les ailes d'un ange (1969), Ordinaire (1971) et Entr' deux joints (1973), l'auteur-compositeur-interprète et musicien québécois Robert Charlebois a marqué son époque par ses chansons.
«Dans l'imaginaire collectif, explique le doctorant en sociologie de l'Université Laval Benjamin Caron, Robert Charlebois est directement associé à la fin des années 1960 et au début des années 1970, autant pour sa participation à la transformation de la chanson québécoise que son “extravagance” artistique. En fait, à l'époque, et je dirais même encore aujourd'hui, Charlebois était le symbole de l'émancipation et du renouveau artistique, personnel et social que recherchaient éperdument les baby-boomers.»
Dans le cadre du 93e Congrès de l'Acfas, qui se déroule du 11 au 15 mai à l'Université du Québec à Trois-Rivières, Benjamin Caron a fait une présentation intitulée «Robert Charlebois: une sociologie par la chanson». Cette présentation est tirée du mémoire de maîtrise de l'étudiant, dans lequel il a étudié près de 200 chansons de celui dont l'œuvre se définit comme une hybridation musicale entre les chansonniers et le rock contreculturel et psychédélique, principalement américain. «C'est vraiment là qu'une chanson contreculturelle québécoise va apparaître, soutient le doctorant. Pour la première fois, on va chanter en québécois et surtout on va raconter le Québec. On va aussi sortir le Québec du carcan de la religion et du langage des écoles privées.»
Selon lui, Charlebois répondait aux «critères» de non-conformité et de remise en question de la tradition, tout en incarnant une figure, celle de la rockstar, qui n'existait pas encore au Québec à ce moment. C'est d'ailleurs pour cette raison que la parution de l'album Swing Charlebois Swing en 1977 avait été aussi critiquée.

En 1977, la parution de l'album Swing Charlebois Swing marque une rupture dans la carrière artistique de Robert Charlebois. Trentaine, marié, père de famille, il préférait parler de cette vie plutôt que de voyage en Californie et de «révolte».
— Jean-Paul Guyot, 1977, Les Disques Solution
«Cet album, souligne Benjamin Caron, mettait à mort ce personnage, cette icône générationnelle, ce héros de la contreculture. Maintenant dans la trentaine, il s'était marié, avait des enfants et préférait parler de cette vie plutôt que de voyage en Californie et de “révolte”. Dans son ambivalence entre une connaissance de soi et une reconnaissance de soi par le public, l'homme était devenu plus mature et le succès et la reconnaissance n'étaient plus aussi importants que son désir de connaissance de soi. En fait, il voulait faire comprendre à son public qu'il n'était plus la personne qu'il désirait qu'il soit.»
D'objet culturel à objet sociologique
Tout au long de sa recherche, Benjamin Caron a eu comme ligne directrice de s'intéresser à l'ensemble de la vie et de la carrière de Charlebois pour vraiment comprendre son désir de création: d'où vient ce désir et comment il se répercute dans les œuvres de l'artiste.
Dans sa démarche de chercheur, l'étudiant a rompu avec la tradition. «Jusqu'à maintenant, explique-t-il, la sociologie s'est intéressée à la chanson seulement comme un objet culturel en s'interrogeant sur ses fonctions sociales, sa capacité à rendre le collectif intime ainsi que son ambivalence entre un art populaire, dit mineur, et un art “sérieux”, dit majeur. La nouveauté de ma recherche s'inscrit donc dans le fait que, pour la première fois, on utilise la chanson pour faire de la sociologie.»
Selon lui, le but est de scruter à la loupe ce qui se cache à l'avant-plan et à l'arrière-plan de chaque chanson afin d'analyser et de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Cela se fait en traitant la chanson dans son ensemble, c'est-à-dire en prenant en considération les paroles, la musique, l'interprétation et les contextes sociohistorique, de création, de production, de réception et autres.

Robert Charlebois, La Presse, 25 avril 1969
— Antoine Desilets, La Presse, BAnQ
«Une fois qu'on a ces éléments-là, poursuit-il, on parvient à percevoir la chanson comme un discours artistique travaillé et personnel qui est une représentation de la “réalité sociale”. En fait, les artistes entendent, ressentent et observent ce qui se passe autour d'eux; la différence est qu'ils racontent ce vécu dans leurs créations. Selon moi, on y retrouve un discours sociologique d'une grande richesse.»
La Boulé et Ordinaire
Pour sa présentation à l'Acfas, Benjamin Caron a étudié deux chansons comme objets sociologiques: La Boulé et Ordinaire. La Boulé est la toute première pièce écrite par Charlebois. Il avait 16 ans. La chanson a vu le jour en 1965 à l'époque des chansonniers. Elle porte le nom d'une rivière qui coulait à proximité du chalet familial, dans les Laurentides. Elle raconte l'histoire de deux amoureux qui se promènent dans la grande nature sauvage. «Charlebois n'essaie pas de raconter une histoire banale, indique le doctorant. Il va plutôt prendre comme prétexte la rivière pour parler de son propre vécu. Il va lier ses souvenirs et ses premières amours à cette rivière.»
Ordinaire, lancée en 1971, est probablement la plus connue des chansons de Charlebois. Dans cette histoire chantée au «je», un artiste s'étend sur les difficultés du métier de chanteur. «C'est une sorte de cri du cœur sur les difficultés de la popularité, explique Benjamin Caron. À la fin de 1969, Charlebois vit quelques controverses, notamment son passage tumultueux à l'Olympia de Paris. Il va aussi mal vivre l'échec d'une revue musicale coécrite avec Marcel Sabourin, La fin tragique de Superchipalargo. Il va aussi mal recevoir l'accueil catastrophique de son cinquième album, Québec Love. En l'espace de quelques semaines, il va se demander, comme le public, si cet artiste si prometteur ne serait pas juste dépassé. C'est dans cet état de vulnérabilité que sa compagne Mouffe lui a écrit Ordinaire.»
Selon le doctorant, La Boulé et Ordinaire permettent vraiment de percevoir que la chanson est un moyen extrêmement pertinent pour entrer dans l'intimité de la création d'un artiste.

























