
Rémi Poiré, étudiant à la maîtrise en philosophie, Frédérique Jean, étudiante à la maîtrise en philosophie et au baccalauréat en droit, et Jérôme Gosselin-Tapp, professeur à la Faculté de philosophie
— Université Laval, Matthieu Dessureault
Avec la modernisation de la Charte de la langue française, un groupe de recherche de la Faculté de philosophie soulève une question essentielle: comment penser la protection du français sans reléguer au second plan les langues ancestrales? Elle propose de revoir la notion de «langue commune» utilisée actuellement et de reconnaître le français comme l'une des langues nationales du Québec, au même titre que les langues autochtones.
Cette étude, publiée dans la revue Dialogue, s'inscrit dans un contexte sociopolitique marqué par la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français, connue comme la «loi 96», qui renforce le statut du français comme langue officielle et commune. Une approche qui, selon l'équipe, présente un angle mort important.
«Dans le concept de langue commune tel qu'il est utilisé au Québec, il y a deux poids, deux mesures. L'approche actuelle présuppose qu'il n'y a qu'une seule langue fragilisée en contexte québécois qui mérite une protection», soutient Jérôme Gosselin-Tapp, professeur à la Faculté de philosophie et auteur principal de l'article.
Vers une protection plus inclusive des langues parlées sur le territoire québécois
L'équipe est consciente des avancées qui ont été faites en matière de protection du français, mais suggère d'aller plus loin pour mieux refléter la réalité plurinationale du territoire. Elle propose plutôt le concept de «langue nationale», qui permettrait de reconnaître que plusieurs langues peuvent, sur la base des mêmes arguments, revendiquer des droits linguistiques. «Cela part du principe qu'il existe plus d'une langue au Québec qui devrait recevoir une protection», résume le professeur Gosselin-Tapp.
«Ce qui est intéressant dans notre approche, c'est qu'on a essayé de décoloniser notre regard sur l'enjeu de la langue française», ajoute Rémi Poiré, étudiant à la maîtrise en philosophie et l'un des cosignataires de l'article.
Avec cet article, l'équipe souhaite assainir le débat public. «Nous voulons faire évoluer le langage qu'on utilise pour parler de la protection de la langue et être en mesure de mieux nommer les formes d'injustices qui découlent de nos politiques linguistiques», indique Jérôme Gosselin-Tapp.
Parmi ces injustices linguistiques, l'équipe aborde le concept de «double diglossie» que subissent les personnes autochtones au Québec. Celles-ci doivent apprendre le français, langue commune provinciale, et l'anglais, langue dominante à l'échelle canadienne et internationale, tout en préservant leur propre langue ancestrale. Cette triple pression linguistique peut entraîner des inégalités en matière de temps d'apprentissage et engendrer des coûts sur le plan de la mobilité socio-économique des individus.
Les arguments avancés en faveur du concept de langue nationale pourraient appuyer des démarches juridiques visant à contester certaines politiques linguistiques. «Le passage de la philosophie au droit se fait très bien. On réfléchit aux fondements philosophiques des politiques, aux effets qu'elles ont et comment elles se traduisent par des lois», souligne Frédérique Jean, étudiante à la maîtrise en philosophie et au baccalauréat en droit, qui a piloté l'aspect juridique du travail.
Une réflexion collective nourrie par le dialogue
La réflexion est née dans un cercle de lecture. Cette approche collaborative représente une autre façon de faire de la philosophie. «C'est souvent très individuel comme recherche, mais on teste d'autres façons de travailler», soutient le professeur Gosselin-Tapp.
L'expérience a été très appréciée des personnes étudiantes impliquées. «Parfois, ça partait juste d'une idée qu'une personne avait dans une rencontre que l'on voulait développer, donc on allait dans une nouvelle direction», raconte Frédérique Jean. «Nos discussions ont vraiment porté fruit. J'avais réellement l'impression d'avancer», ajoute Rémi Poiré.
Au-delà du cercle de lecture, l'équipe a présenté ses arguments dans plusieurs colloques, dont celui du Centre interuniversitaire d'études et de recherches autochtones. Elle a ainsi pu bénéficier de la rétroaction et des commentaires du Comité régional des langues ancestrales de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador. Ce sont d'ailleurs les membres du Comité qui ont encouragé la publication en français et en anglais de l'article, car ils font des représentations à l'échelle du Canada.
Le projet de recherche a été financé par le programme d'appui à la recherche du Fonds François-et-Rachel-Routhier de l'Université Laval.
L'article a été publié dans la revue Dialogue. Les signataires sont Jérôme Gosselin-Tapp, Delphine T. Raymond, Frédérique Jean et Rémi Poiré.

























