
Selon Simon Kinkead, ces nouvelles formes d’intimité s’inscrivent dans un contexte sociétal marqué par les environnements numériques.
— Getty Images, Devrimb
Des robots conversationnels aux poupées sexuelles, certaines personnes développent des relations intimes avec des partenaires artificiels. Pour aller au-delà des discours médiatiques «souvent sensationnalistes» associés à ces pratiques, Simon Kinkead, étudiant à la maîtrise en anthropologie, en a fait son sujet de recherche, présenté au 93e congrès de l'Acfas.
Sous la direction de Magda Helena Dziubinska, professeure à la Faculté des sciences sociales, Simon Kinkead a mené une ethnographie numérique. Pendant plusieurs semaines, il a observé et participé à des communautés en ligne d'adeptes de compagnons conversationnels et de poupées, tout en consignant ses observations. Il a aussi réalisé une quinzaine d'entretiens semi-dirigés afin de recueillir des récits de vie et des descriptions d'expériences relationnelles.
La recherche comprenait également un volet participatif. L'étudiant s'est donc «prêté au jeu» en achetant une poupée et en explorant des applications de compagnons conversationnels. «Sans prétendre vivre complètement la réalité des personnes, j'ai cherché à mieux comprendre certains aspects de leur quotidien», précise-t-il.
Des besoins relationnels distincts
Ces approches lui ont permis de mieux cerner les besoins auxquels répondent les différents types de partenaires artificiels. Selon lui, la poupée comme présence physique permet principalement de développer une intimité centrée autour du soin. «Poudrer le silicone pour s'assurer qu'il reste beau, mettre du maquillage, choisir des vêtements, ça crée tout un univers relationnel, en plus de la sexualité plus concrète», indique Simon Kinkead.
À l'inverse, avec le robot conversationnel, l'étudiant souligne que l'interaction se passe dans un univers où le corps est «dématérialisé». Ces environnements numériques sont souvent «gamifiés», c'est-à-dire que les compagnies y intègrent des éléments ludiques comme la personnalisation de son partenaire. «Ça crée une autre dimension relationnelle axée sur la conversation ou le sexting par exemple.»
Comme plusieurs poupées sur le marché ne sont pas alimentées par l'intelligence artificielle, certaines personnes les combinent à un alter ego dans une application de compagnons conversationnels pour rendre leur relation plus immersive.
Les observations de l'étudiant l'amènent à nuancer certains stéréotypes, notamment l'idée que les personnes qui se tournent vers ces technologies seraient forcément isolées. «Il y en a pour qui ça signifie de renoncer à des relations interhumaines futures. Pour d'autres, ça peut prendre une place transitoire sans exclure le désir de nouer d'autres relations intimes. Ça peut aussi remplir un besoin d'intimité dans un environnement sécurisant, sans empêcher le développement de relations sociales significatives.»
Simon Kinkead a été agréablement surpris par le nombre de personnes qui ont accepté de lui parler de façon ouverte. Selon lui, la façon dont les relations avec les partenaires artificiels sont dépeintes dans les médias a pu servir de motivation. «Il y avait un certain espoir que ma recherche permette de les déstigmatiser progressivement.»
Les relations à l'ère des environnements numériques
Au-delà des parcours individuels, la recherche ouvre également une réflexion plus large sur les conceptions occidentales de l'intimité, de l'amour et de la sexualité. «Ce sont des concepts que l'on considère comme très personnels, mais la culture et la société influencent la façon dont on les construit».
Selon lui, cette ouverture à de nouvelles formes d'intimité s'inscrit aussi dans un contexte sociétal plus large, marqué par une certaine facilité à s'immerger dans des environnements numériques et à y développer des liens, que ce soit avec une personne ou un chatbot.
Est-ce que la façon dont on conçoit l'amour ou la sexualité est en train de se transformer? Difficile de se prononcer, reconnaît l'étudiant, mais ces types de relations révèlent une certaine fluidité dans les manières de vivre l'intimité.

























