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Congrès de l'Acfas

Quelle place pour le numérique dans la formation en traduction?

Les applications de traduction automatique sont présentes depuis déjà un bon moment sur le marché du travail, mais les apprentis traducteurs doivent-ils y être initiés dès l’université?

Par : Isabelle Doucet

«L’outil 2 en 1 combine une brosse ronde et un sèche-cheveux pour une éruption rebondissante à réaliser.» Il y a fort à parier que cette description figurant sur l’emballage d’une brosse sèche-cheveux ait été faite par une application de traduction automatique (TA) comme Google Translate.

Une telle erreur fait sourire, mais surtout renforce la mauvaise réputation de l’intelligence artificielle (IA) en traduction. Pourtant, les algorithmes de traitement du langage sont performants comme jamais au point qu’aujourd’hui, pour certains types de textes, l’IA arrive à générer des traductions satisfaisantes sans intervention humaine.

Est-ce que l’IA mettra les spécialistes de la traduction au chômage? Doit-on initier les futurs traducteurs aux outils numériques dès leurs premières années de formation? Ces questions au cœur du colloque La formation en traduction à l’ère du numérique, tenu dans le cadre du 89e Congrès de l’Acfas, sont cruciales. Car des technologies comme la traduction automatique neuronale (TAN) font maintenant partie intégrante du marché et ne disparaîtront pas de sitôt.

La TAN, maintenant un incontournable

La TAN, la plus récente technologie en matière de TA, s’appuie sur l’apprentissage automatique (ou machine learning), qui permet à des réseaux de neurones artificiels de traiter le langage, de choisir la traduction la plus appropriée selon le contexte et d’apprendre par l’expérience, tout comme le cerveau humain.

Les algorithmes autoapprenants découvrent des constantes dans les traductions réalisées par des êtres humains et les emmagasinent dans une mémoire de traduction se perfectionnant au fil des utilisations. L’application devient ainsi de plus en plus apte à traduire les textes elle-même, sans l’aide du traducteur… ou presque. Ce dernier doit tout de même réviser les textes ainsi obtenus pour corriger les erreurs de la machine. Une étape de postédition qui constitue une part de plus en plus grande du travail du traducteur.

À l’instar d’autres chercheurs s’étant penchés sur le sujet, Rudy Loock, intervenant au colloque et professeur de traductique et de linguistique à l’Université de Lille, affirme que la TA va remplacer les traducteurs qui ne l’utilisent pas. Le défi réside donc à initier les étudiants à la technologie au bon moment dans leur formation, une question qui divise. En effet, beaucoup d’enseignants, révèle-t-il, expriment une réticence à utiliser la TA dans leur cours. Ils ne s’entendent pas non plus sur la bonne façon d’aborder le sujet.

L’humain au centre

Peu importe le moment où l’on introduit la TA dans l’enseignement, l’objectif pour les étudiants consiste, selon Rudy Loock, à dégager la plus-value humaine dans un projet de traduction. «La traduction est avant tout un service commercial que l’on rend à un client, au sein duquel la TA, finalement, n’est qu’un outil, avec l’humain au centre qui prend les décisions», précise-t-il.

Le professeur a évoqué certains enjeux auxquels il faut sensibiliser les traducteurs en herbe pour qu'ils prennent des décisions éclairées dans leur travail:

  • Le danger de perte de créativité en raison d’une standardisation de la langue amenée par l’intelligence artificielle
  • Le service-conseil et la gestion de projet, afin qu'ils soient aptes à diriger un client vers la TA si cette solution est pertinente pour l'atteinte des objectifs du projet
  • La présence de biais (sexistes, racistes, coloniaux, homo- ou transphobes, etc.), enchâssés dans les algorithmes, qui peuvent faire leur chemin dans les traductions
  • Les effets de l’usage de la TA sur les tarifs offerts sur le marché du travail
  • Enfin, la sécurité informatique, pour protéger les traductions contre le piratage

Il a, en outre, suggéré certaines activités pédagogiques qui aident à révéler la plus-value humaine. Par exemple, demander aux étudiants de comparer leur traduction à celle effectuée par l’intelligence artificielle, afin qu’ils réalisent combien leur travail est empreint d’une créativité linguistique que la machine ne permet pas. Confier aux étudiants des travaux semblables à ceux qu’ils auront à réaliser sur le marché du travail – mandats qui comportent toutes sortes de consignes particulières à respecter – les amène aussi à reconnaître les possibilités et limites de la TA au sein d’un projet de traduction.

«Puisque la traduction automatique est là, conclut Rudy Loock, il faut apprendre à travailler avec. Ma position personnelle est qu’il faut l’introduire dès le premier jour, sans trop attendre, pour […] sensibiliser les étudiants dès le départ au fait que la plus-value de l’humain par rapport à la machine, elle est réelle, elle existe, on ne l’invente pas, mais il faut la définir, il faut l’exploiter.»

Le point de vue des apprentis

Les étudiants, quant à eux, sont-ils prêts à suivre une formation qui fait la part belle au numérique? Désireuses de tâter le pouls des apprenants, les organisatrices du colloque, Zélie Guével et Alexandra Hillinger, professeures au Département de langues, linguistique et traduction de l’Université Laval, ont présenté les résultats d’une mini-étude réalisée auprès d’un groupe d’étudiants de cycles supérieurs inscrits à divers programmes en traduction.

Leur constat: si, au début de leur formation, ils ont une opinion relativement négative sur les performances et la fiabilité de la TA, les étudiants en apprécient mieux les avantages à mesure qu'ils avancent dans leurs études. Ils deviennent donc moins réticents à l’utiliser, bien que maîtriser les bases de la traduction «classique» (sans l’usage du numérique) leur apparaît essentiel. Parmi les avantages, ils mentionnent, entre autres, le gain de productivité que génère la TA.

L’étude met également en évidence des angles morts concernant les outils numériques. Notamment, le fait que les apprenants ignorent comment fonctionnent les algorithmes de traitement du langage. Les étudiants expriment un malaise à utiliser une technologie dont ils ne comprennent pas la mécanique interne et voudraient en apprendre plus sur le sujet. Et ce, même si ces connaissances relèvent davantage du génie logiciel ou de la linguistique informatique que de la traduction proprement dite. De même, ils demandent à entendre parler de l’histoire de la TA ainsi que de ses enjeux éthiques.

«La prise en compte de la TA dans la formation à la traduction invite à avoir un regard neuf sur les programmes et à repenser les méthodes pédagogiques, résume Alexandra Hillinger. De notre point de vue, cette ère de changement que nous entrevoyons permet d’effectuer un salutaire rapprochement entre la recherche en traductologie, théorique et appliquée, et l’enseignement, tout en considérant le contexte professionnel de la traduction. […] Trois pôles parfois désunis.»

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