10 mars 2026
Les lacs nordiques se transforment à grande vitesse avec le réchauffement
En comparant des données de 1995 et de 2021, une équipe constate que les caractéristiques typiques des lacs du sud se trouvent aujourd'hui des dizaines de kilomètres plus au nord

Les lacs et les eaux douces de surface sont très nombreux dans le Nord.
— Courtoisie
En 25 ans de changements climatiques, comment les lacs du Nord ont-ils changé? Cette question a motivé un groupe de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique affilié au Centre d’études nordiques à prendre la route vers la baie James et la baie d'Hudson en 2021, après une première expédition en 1995.
À l'époque, le professeur Reinhard Pienitz avait échantillonné près de 70 lacs situés dans la forêt boréale, au sud, et dans la toundra, au nord. Le chercheur y avait étudié les diatomées, des algues unicellulaires qui se reproduisent très rapidement et qui sont à la base de la chaîne alimentaire. «Les microorganismes aquatiques sont de bons indicateurs des conditions dans les lacs», indique le professeur Pienitz. Cette mission scientifique a permis de brosser le portrait des conditions physiques, chimiques et biologiques des lacs avant le réchauffement.
En 1995, l'état des lacs était aligné à la transition de la végétation terrestre. «Les lacs dans la forêt boréale sont alimentés de beaucoup de matières organiques, ce qui leur donne une couleur brunâtre, comme du thé, raconte le chercheur. Au nord, les lacs sont presque transparents parce qu'ils contiennent peu de nutriments», rapporte le professeur Pienitz.

Les lacs situés dans les forêts boréales sont plus riches en nutriments et ont une couleur brunâtre.
— Courtoisie
Un quart de siècle de transformation
Le professeur Dermot Antoniades et la doctorante Marie Alibert sont retournés 25 ans plus tard pour reproduire la campagne d'échantillonnage. Les roches dénudées et les arbustes de la toundra avaient laissé la place à une végétation dense. Des lacs autrefois facilement accessibles étaient désormais cachés. «Nous avons dû utiliser des machettes pour nous frayer un chemin à travers la broussaille», raconte la doctorante, première auteure de l'étude.
Ce déplacement vers le nord de la forêt boréale a eu pour effet de modifier les conditions des lacs et, du même coup, la population de microorganismes qui y vit. «Quand les conditions sont plus favorables à certaines espèces qui sont mieux adaptées à la chaleur ou aux nutriments par exemple, elles vont en profiter pour se reproduire plus rapidement. L'espèce dominante va changer», explique le professeur Antoniades.
En comparant les données de 1995 et de 2021, les scientifiques ont constaté que les conditions typiques des lacs du sud, plus brunâtres et riches en nutriments, se retrouvaient maintenant beaucoup plus au nord. En seulement 25 ans, cette zone de transition écologique s'était déplacée d'au moins 68 km et jusqu'à 148 km par endroits, une distance considérable selon Marie Alibert.
Autre différence marquante: les zones de transition associées à la forêt boréale et à la toundra n'étaient plus toujours alignées avec la végétation, contrairement à ce qui était observé en 1995. «Les lacs répondent plus rapidement aux changements climatiques», explique le professeur Antoniades. Même si la végétation joue un grand rôle, d'autres facteurs comme la fonte du pergélisol ou le réchauffement des lacs peuvent transformer les propriétés de l'eau.
Pour mieux voir si ces bouleversements sont entièrement nouveaux ou s'ils se sont déjà produits dans le passé, l'équipe a aussi prélevé des carottes de sédiments au fond des lacs. Ces colonnes permettent de reconstruire l'histoire des lacs et de vérifier si les écosystèmes ont déjà connu des transitions aussi rapides.

L’équipe de recherche a utilisé un hélicoptère pour se rendre aux lacs plus éloignés.
— Courtoisie
Des effets encore méconnus
Ce déplacement des conditions du sud vers le nord pourrait avoir des effets sur la biodiversité. «Il y a un risque d'homogénéisation des espèces si tous les milieux aquatiques se ressemblent. Les espèces qui étaient plus adaptées au froid et à peu de matière organique vont avoir tendance à s'effacer», ajoute Marie Alibert.
Selon Reinhard Pienitz, l'étude permet de mettre en lumière des manifestations presque invisibles des changements climatiques. «Même si on ne les remarque pas, elles sont déjà commencées et on ne connaît pas les conséquences à long terme, notamment sur les communautés nordiques qui dépendent de ces lacs pour l'eau potable et pour la pêche.»
L'équipe de recherche aimerait retourner plus souvent dans cette région nordique pour documenter les changements. Pour le professeur Pienitz, cette continuité est précieuse. «C'est assez rare de disposer d'une longue série de données, sur un quart de siècle. On a une occasion en or d'évaluer les conséquences du réchauffement.»
L'étude a été publiée dans la revue Scientific Reports.























