Société

De Jésus à Marx

Les marxistes-léninistes québécois des années 1970 ont épousé la cause révolutionnaire comme on entre en religion

Par : Yvon Larose
Dans les années 1970, entre 2 000 et 3 000 jeunes Québécois issus des classes moyenne ou supérieure ont milité activement dans des organisations d’extrême gauche. Nourris aux idées de Marx et de Lénine, travaillant avec ardeur à l’avènement d’une société véritablement égalitaire et libre, ces «sales barbus révolutionnaires», comme les surnommait le politicien créditiste Réal Caouette, ne voyaient la réalité qu’à travers le prisme de la lutte des classes, ce conflit viscéral entre ouvriers et bourgeois. Cela en faisait-il pour autant des purs et durs? Jean-Philippe Warren, professeur au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université Concordia, et conférencier le vendredi 28 mars, au pavillon Charles-De Koninck, ne le croit pas. «Ces radicaux étaient assez peu marxistes, affirme-t-il. Ils ont plaqué, sur le schéma d’analyse marxiste, des théories qui n’étaient pas issues de la tradition marxiste, mais de la tradition religieuse du Québec. Après avoir reçu une formation humaniste catholique durant leur jeunesse, ils ont conservé un vieux fond chrétien en passant de Jésus à Marx.» Jean-Philippe Warren n’hésite pas à dire que ces militants ont «erré» dans des organisations «assez sectaires». L’un d’eux est l’actuel chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. «Dans sa jeunesse, rappelle le professeur, Duceppe a été au moins dix ans dans des organisations farouchement prolétaires et antibourgeoises.»

De la pourpre cardinalice au rouge bolchevique
L’ex-felquiste Charles Gagnon, secrétaire général de l’organisation communiste marxiste-léniniste En Lutte!, créée en 1972 et sabordée en 1982, avait déclaré être entré dans le maoïsme, une idéologie développée par Mao Zedong, leader du Parti communiste chinois, comme on entre en religion. De nombreux prêtres, qui avaient défroqué, ont adhéré au marxisme-léninisme dans les années 1970. Le nouveau membre devait renoncer à l’ensemble de son éducation bourgeoise, ne lire que de la littérature marxiste et ne fréquenter que des marxistes. Les figures de Mao et de Staline étaient perçues comme infaillibles et leurs écrits comme des textes bibliques.

Selon Jean-Philippe Warren, on peut établir des parallèles entre le mouvement marxiste-léniniste et l’Église catholique. De part et d’autre se trouvent des détenteurs de la Vérité, des interprètes certifiés de la Révélation et des fidèles qui suivent les enseignements des officiants. Le rapport à la Vérité et aux textes fondateurs est semblable. Les enseignements sont simplifiés, épurés jusqu’au manichéisme. Une même morale, faite de discipline et de culpabilité, sévit. «Il me semble, soutient-il, qu’on peut parler d’un mysticisme religieux lorsqu’on aborde les groupes marxistes-léninistes québécois.»
Pourquoi le marxisme-léninisme a-t-il pris racine au Québec? «À cette époque, tout était possible, raconte le professeur Warren. On a vu la montée du radicalisme politique entre 1968 et 1970. De jeunes militants arrivent à la conclusion qu’il faut créer un parti d’avant-garde qui va guider les ouvriers vers la terre promise. Ils ont l’impression que seul le marxisme offre une interprétation juste du devenir humain. Il permet de rendre les choses claires. Tous les défis du Québec, comme le nationalisme, le féminisme et la question autochtone, sont relégués au second plan au profit de la lutte des classes. Le communisme est présenté comme une panacée.»

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