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La grande débâcle

Des chercheurs proposent un nouveau scénario pour expliquer les derniers moments d’un énorme lac glaciaire

Par : Jean Hamann
Les données recueillies par Patrick Lajeunesse dans les fonds marins de la baie d'Hudson apportent un nouvel éclairage sur un événement géologique survenu il y a 8 500 ans.
Les données recueillies par Patrick Lajeunesse dans les fonds marins de la baie d'Hudson apportent un nouvel éclairage sur un événement géologique survenu il y a 8 500 ans.
Deux chercheurs viennent de lever le voile sur le déroulement d’un événement géologique survenu il y a plus de 8 000 ans qui aurait eu une incidence majeure sur la déglaciation du continent américain ainsi que sur le refroidissement de l’Europe survenu à la même époque. Patrick Lajeunesse, professeur au Département de géographie et chercheur au Centre d’études nordiques, et son collègue Guillaume St-Onge, de l’UQAR, décrivent, dans l’édition en ligne de Nature Geoscience du 24 février, comment un lac énorme, contenant 15 fois le volume d’eau aujourd’hui présent dans le lac Supérieur, s’est soudainement déversé dans la baie d’Hudson il y a 8 500 ans.
 
Le retrait du glacier qui recouvrait le nord des États-Unis et le Canada a donné naissance, il y a environ 12 000 ans, au lac Agassiz-Ojibway. Les eaux de ce lac, retenues par le glacier, recouvraient un territoire immense allant du Québec jusqu’à la Saskatchewan. Des recherches antérieures ont révélé que ce lac s’est vidé il y a 8 470 années, mais la façon dont la chose s’est produite faisait l’objet de spéculations. Une hypothèse courante veut qu’à la faveur d’un réchauffement climatique, une brèche se soit formée dans le barrage de glace, permettant à l’eau du lac Agassiz-Ojibway de se déverser dans la baie d’Hudson. Le drainage complet du lac aurait exigé quelques centaines d’années, croyait-on.
   
Des images des fonds marins de la baie d’Hudson, obtenues à l’aide d’un sonar multifaisceaux installé à bord du navire de recherche océanographique Amundsen, ont conduit les chercheurs Lajeunesse et St-Onge à élaborer un tout autre scénario. En effet, les traces de cet événement toujours présentes au fond de la baie – des cicatrices causées par les icebergs et des dunes de sédiments – suggèrent que l’énorme quantité d’eau contenue dans le lac Agassiz-Ojibway aurait soulevé le glacier, lui permettant de se frayer un chemin jusqu’aux eaux libres situées au nord du glacier, dans une sorte de débâcle sous-glaciaire. «Ce phénomène peut survenir lorsque le niveau d’eau atteint 90 % de l’épaisseur de la glace, souligne Patrick Lajeunesse. Le glacier, qui faisait encore quelques centaines de mètres de hauteur, a justement connu une période d’amincissement pendant cette période.»
   
Les données amassées au fil de 10 500 km de déplacements de l’Amundsen indiquent que les cicatrices d’iceberg en forme d’arc retrouvées sur les fonds marins de la baie d’Hudson – uniques au monde d’ailleurs – sont, pour la plupart, orientées dans une même direction. Seul un très fort courant directionnel aurait pu déplacer les icebergs de la sorte et creuser ces cicatrices. Les chercheurs ont recensé 900 kilomètres de dunes de sédiments dont la hauteur moyenne est de près de trois mètres. Elles aussi ont une orientation nette, qui ne correspond pas aux courants dominants actuels dans la baie. «Il a fallu un écoulement d’eau très rapide pour les former», souligne le professeur Lajeunesse. Les chercheurs ont observé qu’il n’y avait pas de chevauchement entre les zones de dunes et les zones de cicatrices d’iceberg dans la baie d’Hudson. «Nous croyons que les dunes ont été formées dans des secteurs qui étaient toujours couverts par la calotte glaciaire, des secteurs qui n’étaient donc pas accessibles aux icebergs», explique le chercheur.
   
L’analyse de carottes de sédiments prélevées au fond de la baie d’Hudson révèle que le drainage du lac Agassiz-Ojibway serait survenu sur une courte période. «Nous avons observé deux couches de dépôts rouges très rapprochées, indicatrices de deux remaniements de sédiments. D’après nos données, le lac se serait vidé en une année ou en quelques années tout au plus», précise le chercheur. La libération soudaine de cette gigantesque masse d’eau glaciale aurait refroidi l’océan Atlantique, ce qui aurait contribué à la baisse de température d’environ cinq degrés observée dans le nord de l’Europe il y a 8 200 ans. «Le drainage du lac Agassiz-Ojibway a aussi marqué un point de non-retour pour la déglaciation du continent nord-américain», soutient le professeur Lajeunesse.

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