21 octobre 2026
Au-delà de l'implant cochléaire: comprendre l'expérience d'écoute pour mieux communiquer
Dans le cadre de sa recherche doctorale, Andrée-Anne Blacutt-Grenier a mis au point un dispositif pour mieux comprendre ce qu'entendent les personnes sourdes utilisant un implant cochléaire

Fascinator (2023), une sculpture d'Andrée-Anne Blacutt-Grenier portée près de l'oreille pour rendre la surdité visible et inviter au dialogue. Il s'agit d'une œuvre de recherche-création en design réalisée dans le cadre de son doctorat. Le «design fiction», explique-t-elle, utilise des objets et des scénarios imaginaires pour explorer des situations possibles, remettre en question nos façons de vivre et ouvrir le dialogue.
— Stéphane Bourgeois
La postdoctorante Andrée-Anne Blacutt-Grenier a récemment fait la soutenance, au pavillon Louis-Jacques-Casault, de sa thèse de doctorat sur mesure en design et innovation sociale. Le titre de sa recherche était Design fiction: une promenade sensorielle virtuelle en contexte de trans-surdité dans un environnement urbain.
«Ma recherche-création a exploré la trans-surdité et les implants cochléaires pour repenser la perception urbaine», explique celle qui est par ailleurs spécialiste des expériences de trans-surdité et des technologies immersives.
«Le point de départ de cette recherche se situe à la croisée de mon expérience de mère et de mes intérêts pour le son et les technologies d'écoute et de médiation auditive, poursuit-elle. Ma fille, Albertine, est sourde et utilise des implants cochléaires. En l'accompagnant dans son parcours, j'ai progressivement pris conscience du décalage qui existe entre ce que la technologie semble promettre, ce que l'entourage croit qu'elle permet et ce que la personne vit réellement au quotidien.»
Selon la postdoctorante, on entend souvent dire qu'une personne peut maintenant entendre lorsqu'elle reçoit un implant cochléaire. Or, il s'agit plutôt de comprendre ce qu'elle entend, les conditions dans lesquelles elle se trouve, l'effort qu'elle déploie et le coût attentionnel. «Une conversation, dit-elle, peut être relativement accessible dans un environnement calme, puis devenir extrêmement difficile dans une rue animée.»
Deux questionnements
À l'origine de sa thèse, Andrée-Anne Blacutt-Grenier s'est demandé deux choses. Premièrement, comment peut-on rendre perceptible une expérience de l'écoute qui est à la fois intime, fluctuante et difficile à expliquer? Deuxièmement, comment faire comprendre qu'au-delà d'un dispositif technique comme l'implant cochléaire, l'audition appareillée se construit dans la relation entre le corps, l'implant cochléaire, l'environnement, la fatigue, la mémoire sensorielle et les interactions avec les autres?
«Puisque les mots ne suffisaient pas toujours à transmettre la complexité de cette expérience, poursuit-elle, je me suis demandé si le son, l'image, le mouvement et l'immersion pouvaient devenir des outils de recherche. L'objectif de la recherche était de créer les conditions permettant de porter attention à certains phénomènes: la parole qui disparaît dans le bruit, les sons qui semblent se situer sur un même plan, la difficulté à identifier leur provenance.»
Selon elle, la recherche est donc née d'une expérience personnelle, mais elle s'est construite en dialogue avec les récits d'autres personnes sourdes utilisant un implant cochléaire. «Le concept de trans-surdité, souligne-t-elle, s'est progressivement élaboré à partir de ces savoirs.»
Un dispositif immersif
Au cours de sa recherche doctorale, Andrée-Anne Blacutt-Grenier a conçu un dispositif immersif centré sur un film à 360° d'environ 9 minutes. L'expérience repose principalement sur le son et sa perception.
Dans le cadre d'un atelier, des personnes entendantes et des personnes sourdes utilisant un implant cochléaire visionnent le film en trois versions, au moyen d'un casque de réalité virtuelle autonome. La première version est silencieuse. La deuxième propose un traitement sonore qui évoque certaines dimensions de l'écoute avec un implant cochléaire: la parole qui se perd dans le bruit, la difficulté à localiser rapidement la personne qui parle et l'effort nécessaire pour reconstruire le sens d'une conversation. La troisième offre un point de comparaison avec l'écoute entendante.
«Ces trois versions permettent d'explorer une expérience qui ressemble, sous certains aspects, à celle d'une personne sourde utilisant un implant cochléaire, explique Andrée-Anne Blacutt-Grenier. Une discussion s'engage ensuite pour revenir sur ce que chacun a vécu.»
Le film adopte le point de vue d'une personne qui se déplace à pied à travers quatre environnements: l'esplanade du Trocadéro à Paris, une ruelle, le seuil d'un restaurant et son intérieur. Ces lieux présentent différents degrés de densité sonore, de complexité visuelle et de difficulté de communication. «Le film permet d'observer ce qui se produit lorsque les conditions d'écoute changent, notamment quand le bruit augmente ou que plusieurs personnes prennent la parole», poursuit la chercheuse.
Le dispositif a été utilisé auprès de parents, de proches et d'intervenantes et intervenants de l'Association du Québec pour enfants avec problèmes auditifs (AQEPA). Il a également été expérimenté dans des contextes scolaires et communautaires, lors d'activités en salle et dans un camp d'été.
Il a ensuite été adapté et implanté à la section Québec-Métro de l'AQEPA, où il est désormais utilisé à des fins de sensibilisation et de transfert vers les milieux concernés. «L'implantation ne consiste pas seulement à remettre un casque de réalité virtuelle et un fichier vidéo à l'organisation, précise Andrée-Anne Blacutt-Grenier. Elle suppose aussi de développer des consignes, des guides d'animation, des solutions de visionnement avec ou sans connexion Internet et des outils permettant à l'équipe de s'approprier progressivement le dispositif.»
Le projet poursuit aujourd'hui son déploiement et son adaptation. L'objectif est de consolider des formules adaptées aux milieux communautaires, scolaires, de la santé et de la réadaptation, tout en documentant leurs retombées. «Ce qui m'intéresse désormais, dit-elle, c'est de comprendre ce que les participants ressentent pendant l'expérience, ce qu'ils en retiennent et ce qu'ils modifient ensuite dans leurs manières de communiquer et d'accompagner les personnes sourdes utilisant un implant cochléaire.»
Cette nouvelle étape se prolonge dans le cadre du postdoctorat que la chercheuse vient d'entreprendre, en collaboration avec des milieux de la santé à Nantes, à Lausanne et au Québec. «Je souhaite comprendre comment cet atelier peut s'intégrer aux pratiques professionnelles et favoriser une meilleure compréhension de l'expérience d'écoute des personnes sourdes utilisant un implant cochléaire», conclut-elle.
























