
La plateforme glaciaire de Milne
— Jérémie Bonneau
Une étude parue récemment dans la revue Scientific Reports confirme que le dernier lac épiplateforme au Canada s'est déversé dans l'océan Arctique à la suite de la rupture de la plateforme glaciaire de Milne en 2020 et qu'il ne se reconstituera pas.
Ce type de lac se forme lorsqu'une plateforme glaciaire agit comme un barrage, piégeant une couche d'eau douce flottant au-dessus d'une masse d'eau de mer reliée à l'océan. Le lac épiplateforme du fjord Milne, situé au nord de l'île d'Ellesmere, au Nunavut, abritait des microorganismes d'eau douce près de la surface et des espèces marines en profondeur.
En juillet 2020, la plateforme glaciaire de Milne s'est brisée, perdant 45% de sa superficie et supprimant ainsi la barrière qui retenait l'eau douce. En s'appuyant sur une décennie de mesures océanographiques, d'images satellites et d'observations sur le terrain recueillies avant et après la rupture, des équipes de recherche de l'Université de Colombie-Britannique (UBC), de l'Université Laval et de l'Université Carleton ont reconstitué le processus de drainage du lac.
Leurs résultats montrent que la couche d'eau douce a commencé à disparaître immédiatement après l'effondrement et était presque entièrement drainée à l'automne 2020. «La plateforme glaciaire et le lac s'amincissaient depuis des décennies, mais la rupture de 2020 a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Le lac s'est vidé en quelques mois», explique le premier auteur de l'étude, Jérémie Bonneau, professeur de génie civil et hydraulique à l'Université Laval, qui a mené une partie de ces recherches dans le cadre de son doctorat à UBC.
Les premières mesures sur le terrain effectuées après la rupture ont montré qu'en juillet 2022, l'eau saumâtre avait entièrement remplacé la couche distincte d'eau douce du lac. Le suivi annuel mené depuis lors n'a révélé aucun signe de rétablissement. «Les lacs épiplateformes peuvent indiquer qu'une plateforme glaciaire est soumise à des contraintes, et c'est ce que nous avons observé ici, ajoute Bernard Laval, l'un des coauteurs de l'étude et professeur de génie civil à UBC, qui dirige le groupe de recherche en mécanique des fluides environnementaux de cette université. Les données ont montré que la plateforme glaciaire était en train de s'effondrer. Une fois la glace disparue, l'écosystème disparaît avec elle. Il n'y a pas de retour en arrière possible.»
Derek Mueller, coauteur et professeur de géographie et d'études environnementales à l'Université Carleton, a mis en place le programme de recherche qui a suivi l'évolution de la plateforme glaciaire et du lac au fil d'années de changements de plus en plus rapides. «Il existe des endroits bien plus faciles pour mener des recherches, mais pour comprendre les changements dans le Haut-Arctique, il faut y retourner année après année», explique-t-il. Lorsque nous avons commencé ce travail, nous savions que la plateforme glaciaire et le lac épiplateforme étaient vulnérables et nous avons conçu ce projet pour suivre la transition du fjord. Nous prévoyons d'autres changements profonds dans les années à venir.»
L'équipe de recherche comprenait les coauteurs Silas Pijamini et Joseph Shoapik, originaires d'Ausuittuq (Grise Fiord), qui participent aux travaux de terrain depuis 2022.
Une décennie de données témoigne de cette perte
L'équipe de recherche propose dans cette étude la première reconstitution complète du drainage du lac et de sa transformation d'un écosystème d'eau douce en un milieu marin.
Les équipes de recherche ont analysé les données provenant d'instruments ancrés dans le fjord Milne, ainsi que des profils hydriques annuels, des images satellites et des observations sur le terrain. Les instruments laissés en place pendant la campagne de terrain de 2020, annulée en raison de la COVID-19, ont enregistré la salinisation rapide du lac, bien que les données n'aient pu être récupérées que deux ans plus tard.
L'étude a révélé que l'eau douce entrant dans le fjord Milne est désormais directement déversée dans l'océan, car la plateforme glaciaire restante ne peut plus la retenir. Le rétablissement du lac nécessiterait une régénération de la plateforme glaciaire, ce qui n'est pas possible compte tenu de l'évolution actuelle du climat.
Une disparition qui touche la «Last Ice Area»
La plateforme glaciaire de Milne se trouve au sein de la «Last Ice Area», une région censée conserver la banquise pérenne plus longtemps que n'importe quel autre endroit de l'hémisphère nord. Elle est également située dans l'aire marine protégée de Tuvaijuittuq, dont le nom signifie en inuktitut «l'endroit où la glace ne fond jamais».
La disparition du lac montre que même ce refuge potentiel pour les écosystèmes dépendants de la glace subit des changements rapides. «Ces systèmes ont mis des milliers d'années à se former et ont disparu en quelques mois. À l'échelle du temps humain, ils ne reviendront pas», conclut Jérémie Bonneau.

























