Chroniques

Les suites du Rapport Viens

Les chefs autochtones du Québec et le gouvernement provincial décideront ensemble, le 17 octobre, des recommandations à prioriser

Mélina Picard-Dion, diplômée baccalauréat en éducation préscolaire et en enseignement primaire, effectuait un stage de quatre mois à Pessamit, à l’automne 2018.

C’est le 17 octobre que les chefs autochtones du Québec ont rendez-vous avec Sylvie d’Amours, la ministre responsable des Affaires autochtones pour discuter des mesures à prendre afin de faciliter l’accès des communautés autochtones aux services publics. Ensemble, ils doivent décider des recommandations à mettre en œuvre en priorité parmi les 142 du Rapport Viens, rapport qui a fait suite à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. Thierry Rodon, titulaire de la Chaire de recherche sur le développement durable du Nord et professeur au Département de science politique, repère des pistes d’action.

À quelles difficultés systémiques, mises en lumière par le rapport Viens, faudrait-il s’attaquer selon vous?


La distance constitue déjà un premier obstacle important pour accéder aux services publics. À titre d’exemple, les Inuits du Nunavik qui doivent se rendre à la Cour de justice à Amos, en Abitibi, transitent par Montréal. Les services d’éducation, de justice ou de santé n’ont tout simplement pas été pensés en fonction de leurs besoins. Cela touche aussi leur culture et leur langue, ce qui constitue une forme de discrimination. Imaginez, par exemple, que nos aînés au Québec soient uniquement traités par du personnel anglophone. C’est exactement ce qui arrive aux Inuits ou Innus unilingues, reçus en français à l’hôpital. Sans parler des enfants autochtones qu’on enlève encore trop souvent à leur famille et à leur communauté. Certains fonctionnaires veulent bien faire, mais ils ignorent trop souvent les particularités des cultures autochtones. Le rapport Viens propose une autre approche, la sécurisation culturelle. De cette façon, les services refléteraient davantage la culture particulière de chaque communauté.

Quelle approche vous semble prioritaire pour mettre fin à la discrimination que subissent les autochtones au Québec?

L’application de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, proposée dans le rapport de la Commission Viens, me semble un pas dans la bonne direction. Contrairement à ce qu’a déclaré François Legault d’ailleurs, ce texte ne remet pas en question l’intégrité du territoire. En l’adoptant, le Québec pourrait mieux déléguer aux communautés autochtones la protection de leur culture et de la santé, et ainsi favoriser leur autonomie. C'est une manière d’adapter les services à cette population. Cela n’empêchera pas bien sûr le racisme et la discrimination. Il faut donc aussi former les gens à la réalité autochtone, comme le proposait la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Un meilleur accès à l’éducation pour les Autochtones constitue aussi une voie d’avenir, mais on se heurte à plusieurs obstacles de taille. Les effets des pensionnats autochtones continuent à se faire sentir. Les parents, qui ont eu une très mauvaise expérience de l’école, ne la valorisent pas auprès de leurs enfants. Autre difficulté, la distance géographique. Pour aller au cégep, les Cris, par exemple, doivent se rendre à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, ou à Chibougamau, donc très loin de chez eux. De plus, dans ces institutions, l’enseignement se fait en français, alors que cette communauté utilise surtout l’anglais comme seconde langue. Une éducation postsecondaire gérée par les autochtones favoriserait certes l’accès à l’université.

Des pays comme le Danemark font partie du Conseil de l’Arctique, un forum intergouvernemental traitant des problèmes rencontrés par les gouvernements des États ayant une partie de leur territoire dans l'espace arctique et par les peuples autochtones de la région. Au Danemark, la scolarisation des Inuits ressemble-t-elle à celle au Canada?


Les taux d’éducation au Groenland n’ont rien à voir avec ceux du Canada. Il faut dire que dès le 19e siècle, les missionnaires ont initié les Inuits à la lecture et à l’écriture en groenlandais, car ils voulaient qu’ils soient capables de lire la Bible dans leur langue. Aujourd’hui, il existe une université au Groenland, alors que ce n’est toujours pas le cas dans le nord du Canada. Le Danemark investit depuis longtemps dans cette partie du territoire, et une ville comme Nuuk dispose d’infrastructures incomparables avec celles d’Iqaluit (la capitale du Nunavut, NDLR) notamment. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements ont fait des efforts financiers importants pour corriger les écarts de niveau de vie avec les populations autochtones du nord de l’Europe. Aujourd’hui, l’espérance de vie des Samis équivaut à peu près à celle des Scandinaves, contre une différence de 10 ans entre les Inuits et le reste des Canadiens. Au Canada, l’investissement public destiné aux Autochtones a diminué avec les coupes entreprises en 1996 par le gouvernement Martin. De plus, l’effort actuel consenti par le gouvernement Trudeau reste largement en deçà des énormes besoins de cette population.

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Thierry Rodon est titulaire de la Chaire de recherche sur le développement durable du Nord et professeur au Département de science politique.

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