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Société

À l’ère des conflits hybrides

Depuis quelques décennies, le monde assiste à l’émergence de nouveaux champs de bataille axés sur l’information

Par : Yvon Larose
Les affrontements cybernétiques se déroulent sans conflit impliquant des armées et du matériel militaire.
Les affrontements cybernétiques se déroulent sans conflit impliquant des armées et du matériel militaire.

«On parle souvent du champ de bataille comme d’un théâtre où ont lieu des combats sur terre, sur mer et dans les airs. Or, avec le temps, ont émergé d’autres champs de bataille que les guerres de fer et de feu, comme l’Internet, l’espace et la bulle informationnelle», explique le brigadier-général retraité des Forces armées canadiennes, Richard Giguère. Celui-ci est membre associé de l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. Il se spécialise sur des enjeux liés à la défense et à la sécurité internationale. Selon lui, les experts parlent désormais du concept de guerre hybride, lequel comprend notamment une dimension informationnelle, la cyberguerre. «Les affrontements cybernétiques, poursuit-il, se déroulent sous le seuil, c’est-à-dire sans conflit impliquant des armées et du matériel militaire. Dans la guerre de l’information, il n’y a pas d’échanges de coups de feu, mais il y a quand même beaucoup d’action.»

Le jeudi 17 mars, Richard Giguère a participé, à l’amphithéâtre Hydro-Québec du pavillon Alphonse-Desjardins, à la treizième Rencontre Université-Défense. Cette activité, organisée par l'Institut militaire de Québec et le Centre sur la sécurité internationale de l’Université Laval, offre aux experts militaires et aux chercheurs universitaires de la Francophonie de se rencontrer sur un thème lié à la sécurité internationale. Cette année, le thème de la rencontre était «Guerre de l’information: enjeux actuels et regards multidisciplinaires». Parmi les spécialistes invités, mentionnons deux officiers des Forces armées canadiennes, le lieutenant-colonel Yves Desbiens, rattaché au Centre d’excellence de l’OTAN pour les communications stratégiques, et la lieutenante-colonelle Caroline Lamarre, rattachée au United States Central Command.

La guerre de l’information désigne les opérations menées dans le but d’obtenir un avantage informationnel sur un adversaire. Elle consiste à contrôler son propre espace informationnel et à protéger l’accès à ses propres informations, tout en cherchant à obtenir et à utiliser celles de l’adversaire, à détruire ses systèmes d’information et à perturber le flux des informations. Le phénomène n’est pas neuf, mais il évolue, les innovations technologiques favorisant et accélérant la dissémination des informations.

Le cas de la Lettonie

Stéphanie Bordeleau est inscrite à la maîtrise en études internationales. En janvier, elle a fait le dépôt d’un essai intitulé Impact de la guerre postmoderne et, plus précisément, sa dimension informationnelle en Lettonie. Lors du colloque, elle faisait partie d’un panel consacré au point de vue militaire canadien sur la guerre de l’information. «Durant ma recherche, dit-elle, je me suis beaucoup intéressée à la guerre hybride, plus précisément aux campagnes de désinformation russes destinées à la population lettone et visant les soldats canadiens en poste dans ce pays de l’OTAN depuis 2017.»

Le déploiement de soldats canadiens en Lettonie, pays voisin de la Russie, est une des conséquences de l’invasion de la Crimée, en 2014, par l’armée russe. Depuis 2014, les militaires canadiens participent à une opération pour accroître la défense collective de l’OTAN à l’est de l’Europe.

«À leur arrivée en Lettonie, écrit-elle dans son essai, les militaires canadiens ont fait face à une campagne de désinformation diffusée dans les médias conventionnels et sociaux. Des messages hostiles et des contenus faux ou fallacieux, diffusés ou soutenus par la Russie, ont été recensés et signalés.»

Selon elle, de nombreux médias russes, qui ont pignon sur rue en Lettonie, diffusent de multiples histoires afin d’atteindre les vulnérabilités des Lettons et discréditer l’alliance militaire de l’OTAN. Ainsi, une série d’articles en langue russe ont été publiés qui laissaient entendre que des appartements de luxe étaient mis gratuitement à la disposition des soldats canadiens. En 2019, des articles parus dans les médias russes prétendaient que les coiffeurs servant l’armée canadienne devaient être recrutés au Canada. Enfin, des articles russes publiaient des photos montrant des rations militaires supposément canadiennes et jetées dans la forêt.

Dans le dossier letton, la position des Forces armées canadiennes a toujours été la même. «Une fois que ces initiatives de désinformation sont lancées, il faut réagir pour rétablir la vérité, souligne Richard Giguère. Nos soldats sont allés sur le terrain pour parler aux gens. Cela a toujours été la position du Canada: dire les faits.»

Selon l’étudiante, la Russie applique un vaste et complexe programme d’activités informationnelles ayant pour but de jouer sur la sensibilité de la population lettone et sur son hostilité à l’endroit de forces de l’OTAN sur son territoire. Ce comportement remonterait à 1991 lorsque les trois pays baltes, dont la Lettonie, ont rejoint l’OTAN et l’Union européenne. Depuis ce temps, la pression constante exercée par la Russie sur ces pays dans le but de les affaiblir et de les diviser prend de multiples formes. D’une part, l’espace aérien balte est régulièrement violé par des avions militaires russes alors que l’armée russe tient régulièrement des exercices de grande envergure aux frontières. D’autre part, la Russie mène sur ces territoires des opérations non conventionnelles de nature psychologique, de guerre électronique et relatives aux réseaux informatiques.

«La Russie, écrit Stéphanie Bordeleau, intervient dans ces territoires pour défendre son soft power vis-à-vis des puissances occidentales qui se rapprochent de ses frontières et affectent ses zones d’influence. Elle intervient également pour protéger les populations russes et russophones qui vivent dans les anciennes républiques de l’ex-URSS, populations dont elle se dit être la mère patrie.»

Vers la guerre cognitive?

Pour le brigadier-général, l’actuel conflit en Ukraine met en lumière un aspect inattendu. «On s’attendait à des frappes massives russes dans le cyberespace, explique-t-il. Mais ce n’est pas ce que l’on voit jusqu’à présent, ce qui est surprenant. Cela ne veut pas dire qu’ils n’en feront pas dans le futur. Cela veut dire sans doute que les défenses ukrainiennes fonctionnent bien. Plus largement, nous subissons des cyberattaques constamment. Mais plein d’actions sont prises par des gens qui nous défendent.»

Le dernier conférencier du colloque était François du Cluzel, responsable du Hub Innovation, NATO Allied Command Transformation. Son exposé a porté sur la guerre cognitive, une menace émergente de la guerre moderne. La guerre cognitive cherche à modifier ce que les gens pensent et leur façon d’agir, notamment en polarisant l’opinion et en radicalisant les groupes. Elle positionne l’esprit comme un espace de combat. Elle peut inciter les gens à agir d’une manière qui peut perturber ou fragmenter une société. «Nos cerveaux, affirme Richard Giguère, deviennent le prochain champ de bataille.»

Stéphanie Bordeleau abonde dans le même sens. En conclusion de son essai, elle soutient que la guerre informationnelle tend de plus en plus à atteindre et manipuler le mental des individus. «À travers la manipulation de l’environnement informationnel, écrit-elle, les adversaires tendent à s’attaquer à la cognition humaine pour prendre le contrôle du comportement humain. Ce contrôle au niveau individuel entraînera une capacité d’ingérence à un tout autre niveau. Pirater l’esprit humain deviendra-t-il la nouvelle méthode pour atteindre ses objectifs?»

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