Société

Femmes d'aujourd'hui

Des chercheuses reçoivent le Prix Hilda-Neatby pour le meilleur article publié en français sur l'histoire des femmes et du genre

L'équipe de <i>Femmes d'aujourd'hui</i>. Diffusée de 1965 à 1982, l'émission a éveillé la conscience féministe de milliers de femmes au Québec et au Canada.
Pour les plus jeunes de nos lectrices et lecteurs, l'émission Femmes d'aujourd'hui, présentée à la télévision de Radio-Canada de 1965 à 1982, ne dit probablement rien. À la fin des années 1960 pourtant, cette émission diffusée en début d'après-midi attirait quotidiennement près de 300 000 personnes. Au fil des ans, Femmes d'aujourd'hui a délaissé les sujets liés à la décoration et aux recettes de cuisine pour s'intéresser à la condition féminine. Le retour des femmes mariées au travail y a été un sujet largement débattu, l'émission encourageant fortement les femmes au foyer à réintégrer ou à intégrer le marché du travail. Cette prise de position ne faisait pas le bonheur de toutes, particulièrement celles qui demeuraient à la maison et qui représentaient l'auditoire privilégiée de Femmes d'aujourd'hui. En effet, certaines femmes estimaient que l'émission accordait trop d'importance aux enjeux féministes et déploraient qu'on dévalorise leur mode de vie.

C'est l'un des constats d'une étude effectuée par une équipe du Groupe de recherche sur le genre et la communication du Département d'information et de communication, composée de Josette Brun et d'Estelle Lebel, professeures au Département de communication, et de Denyse Baillargeon, du Département d'histoire de l'Université de Montréal. Aux fins de leur recherche, elles ont analysé 138 extraits d'émissions, dont 39 portaient sur le travail salarié des femmes mariées. Paru dans un numéro spécial de la revue Recherches féministes sous le titre: «J'vois pas pourquoi j'travaillerais pas: le travail salarié des femmes mariées à l'émission Femmes d'aujourd'hui (1965-1982)», l'article découlant de cette recherche a valu à ses coauteures le Prix Hilda-Neatby. Ce prix est remis annuellement par le Comité canadien de l'histoire des femmes de la Société historique du Canada pour le meilleur article publié en français sur l'histoire des femmes et du genre.

«En plus de la valorisation du travail rémunéré et la dévalorisation du travail domestique, Femmes d'aujourd'hui a dénoncé les emplois féminins stéréotypés, souligne Josette Brun. Plusieurs émissions ont été consacrées à des professions typiquement féminines parmi les plus dépréciées, comme gardienne d'enfants, aide familiale ou serveuse, ainsi que à des injustices vécues par ces femmes. D'autres émissions portant sur les infirmières et les secrétaires, par exemple, ont fait ressortir les stéréotypes associés à ces métiers.»

Dans les années 1970, Femmes d'aujourd'hui affiche son appui aux femmes qui exercent des métiers non traditionnels, y consacrant de nombreux reportages et donnant souvent la parole à des pionnières, qu'elles soient ingénieures, ébénistes, conductrices, soldates dans l'Armée canadienne, etc. Dans tous les cas, l'émission insiste sur la ténacité et le courage de ces femmes qui ont franchi plusieurs obstacles pour atteindre leur but.

Femmes d'aujourd'hui accorde également une large place à la question de la réintégration des femmes en emploi et dénonce la réticence des employeurs à embaucher des femmes sans expérience de 40 ans et plus. Par contre, comme le rapporte l'étude, certaines émissions laissent largement la place à des femmes qui disent vouloir «sortir de la maison» pour se désennuyer ou se valoriser, plutôt que pour gagner un salaire. Ces témoignages appuient ainsi l'idée, chère à Femme d'aujourd'hui, que le travail salarié constitue une manière pour les femmes de se réaliser et qu'il s'agit là d'un choix parfaitement légitime.

La question des garderies, à laquelle sont consacrées une douzaine d'émissions, ne fait pas l'unanimité chez les femmes à qui on donne la parole, rapportent les chercheuses. En effet, l'idée que d'autres élèvent leurs enfants à leur place provoque chez certaines une profonde résistance, sans parler des coûts associés à la garderie. «L'équipe de Femmes d'aujourd'hui était bien consciente de cette résistance, mais elle savait que sans les garderies, le retour des femmes sur le marché du travail était impossible», souligne Josette Brun.

À n'en pas douter, Femmes d'aujourd'hui a éveillé bien des consciences. Mais l'histoire du féminisme reste encore à faire, estime Josette Brun. À cet égard, si une émission du même type revenait à la télévision aujourd'hui, de quoi y parlerait-on, selon elle? «On tenterait de rassembler des femmes de toutes origines pour qu'elles soient entendues, répond la professeure. Par exemple, on inviterait des femmes arabo-musulmanes à discuter avec d'autres femmes sur la question du port du voile, par exemple, sans chercher à tout prix la confrontation, comme c'est souvent le cas aujourd'hui. On parlerait également des femmes autochtones.»

Cette étude a été financée par le Réseau québécois en études féministes. Lancé par Estelle Lebel, professeure maintenant retraitée, le projet est piloté actuellement par Josette Brun. Denyse Baillargeon, également retraitée, est la première auteure de l'article récompensé par le Prix Hilda-Neatby, du nom de l'historienne connue pour sa critique du système d'éducation canadien au début des années 1950.

Lire l'article «J'vois pas pourquoi j'travaillerais pas: le travail salarié des femmes mariées à l'émission Femme d'aujourd'hui (1965-1982)», dans la revue Recherches féministes.

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