Chroniques

Trois questions à Zita De Koninck

Sur la réforme de l'enseignement de l'anglais au primaire

L’implantation de l’anglais intensif en sixième année du primaire inquiète plusieurs syndicats d’enseignants. Une inquiétude que partage Zita De Koninck, professeure au Département de langues et linguistique, spécialiste de la didactique des langues secondes.

Cette réforme est-elle nécessaire pour améliorer les connaissances en anglais des élèves du primaire?

Que ce soit au secondaire ou au collégial, le Québec a toujours comme objectif de rendre les francophones fonctionnels en anglais. Pourtant, cette cible semble toujours hors d’atteinte puisqu’il faudrait 1 500 heures qui s’échelonnent du primaire au collégial pour y parvenir. Il y a en effet une très grande variabilité dans l’application du régime pédagogique relativement à cet objectif en fonction des commissions scolaires et même en fonction des écoles. Par exemple, au premier cycle du primaire, la durée des cours peut varier entre 45 et 54 minutes d’enseignement d’anglais par semaine. Un élève qui arrive à l’Université peut avoir eu entre 425 heures à 756 heures d’anglais, très loin des 1500 heures fixées pour devenir fonctionnel.

Par ailleurs, la Loi sur l’instruction publique au Québec interdit d’enseigner des matières scolaires dans une autre langue que le français. L’enseignement intensif de l’anglais sera donc très différent de l’immersion au Canada anglais où les élèves vont suivre des cours de sciences humaines en français. Pourtant, les recherches montrent que, pour bien apprendre une nouvelle langue, il faut avoir à relever non seulement des défis langagiers mais également des défis cognitifs, ce qu’offre l’apprentissage des langues à travers des contenus disciplinaires et pas la formule d’anglais intensif qui reposera uniquement sur des activités. L’inquiétude des enseignants de sixième année, qui se demandent quand leurs élèves vont faire les apprentissages nécessaires pour entrer à l’école secondaire, est aussi fort légitime.

Si le gouvernement québécois décide malgré tout de mettre en place cette réforme, va-t-on disposer d’assez de personnel pour assurer les cours?

Selon le ministère de l’Éducation, en 2006, la moitié des enseignants qui enseignaient l’anglais parlaient encore en français dans leur cours. On peut donc bien se demander qui va enseigner dans les classes intensives. Je n’ai pas l’impression qu’on dispose d’un nombre suffisant de personnes avec une formation adéquate en anglais pour assurer l'enseignement dans ce type de classes.

En 2006, cela a été la panique dans les commissions scolaires lorsqu’il a fallu trouver des enseignants pour offrir des cours d’anglais dès la maternelle. Plutôt que de prendre des bacheliers formés en anglais, on nous a demandé de former leur personnel. Parmi les 200 enseignants qui s’étaient manifestés pour enseigner l’anglais dans de petites classes et qui étaient prêts à suivre une formation pendant un an, seulement 15 d’entre eux n’avaient pas besoin de formation complémentaire en anglais, 15 ont commencé un certificat et 2 seulement l’ont terminé. Est-ce que cela veut dire que les cours d’anglais sont donnés aujourd’hui par des gens qui n’ont pas été formés? Je ne sais pas.

Il faut savoir que si, en théorie, l’anglais est considéré comme une spécialité au même titre que la musique ou l’éducation physique, dans les faits une simple suppléance donne déjà une certaine forme d’accréditation. Les pratiques de certaines commissions scolaires diffèrent beaucoup de ce qui est prévu par le ministère de l’Éducation pour pouvoir enseigner l’anglais.

L’implantation de classes intensives en anglais en sixième année est-elle sans espoir?

Cela peut réussir dans certains milieux si l’on dispose de personnel très à l’aise en anglais. Pour bien enseigner une langue au primaire, il faut bien la posséder, mais connaître aussi la culture, être capable d’inciter les enfants à réfléchir dans cette langue. Pour que ça réussisse, il faut aussi proposer aux enfants des choses intéressantes à faire avec la langue, et ne pas se limiter à des exercices répétitifs, et c’est là que la formation est importante.

Plutôt que de se lancer dans une nouvelle réforme, on pourrait déjà respecter les heures d’enseignement de l’anglais prévues dans le régime pédagogique au primaire et au secondaire, des heures trop souvent coupées de moitié. Et, surtout, diriger les enseignants les plus compétents en anglais vers le primaire car, contrairement à la croyance populaire, il faut quelqu’un de très à l’aise dans la langue pour enseigner aux débutants. On n’a même pas fait un bilan de la réforme implantée pour enseigner l’anglais à tous les cycles du primaire, aucun suivi des cohortes qui passent au secondaire, que déjà on implante autre chose.

Je me demande aussi si on va engager des finissants au baccalauréat en enseignement de l’anglais pour donner ces cours intensifs. Alors que la population scolaire baisse, certains enseignants vont peut-être vouloir ajouter l’anglais à leur tâche pour conserver leur emploi.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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