Chroniques

Trois questions à Philippe Tremblay

Sur les façons d'intégrer les élèves en difficulté dans le système scolaire

Philippe Tremblay, professeur au Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage.
Philippe Tremblay, professeur au Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage.
La Coalition pour une intégration réussie, lancée la semaine dernière, s’interroge sur l’inclusion des élèves en difficulté dans les classes ordinaires au Québec, tout comme la Fédération autonome des enseignants, membre de ce nouveau regroupement. Ancien enseignant en classe spécialisée et en classe «normale», Philippe Tremblay, professeur au Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage, étudie ce sujet.

Q  Faut-il considérer le message de la Coalition comme une campagne en faveur des classes spéciales?

R   Effectivement, lorsqu’on parle de juger les élèves au cas par cas, on risque de revenir à la situation qui prévalait au Québec il y a 30 ou 40 ans, et de retomber dans les mêmes travers. Si on a changé, c’est qu’il y avait des problèmes avec l’ancien système. C’est normal que les syndicats prêchent pour leur paroisse, mais il faut aussi considérer l’intérêt des enfants en difficulté. J’ai vécu en Belgique et en France, des pays où un élève peut se retrouver intégré alors que, dans une autre école, il ne l’est pas. Il n’y a pas de critères objectifs. Cela revient parfois à se demander comment on va se débarrasser du gamin. Le Québec constitue un exemple d’intégration à travers le monde avec un taux de 16 % d’élèves en difficulté, alors qu’il est de 19 % en Finlande. Il ne s’agit pas que d’enfants handicapés ou à besoins spécifiques, mais aussi d’élèves qui ont doublé, d’élèves faibles. On les aide davantage, et du coup le Québec et la Finlande se classent dans le top 5 ou le top 10 des pays qui réussissent le mieux dans les enquêtes internationales comme la PISA. Ce sont des pays égalitaires où l’on ne laisse pas tomber les élèves les plus faibles. Cependant, il ne faut pas se le cacher, l’intégration, c’est dur, tout comme les classes spécialisées.

Q  Quelles sont les conséquences pour les élèves en difficulté de ne plus être intégrés dans les classes normales?

R  Je me demande qui va s’occuper de ces classes spéciales: les professeurs seront-ils formés? De plus, si l’on regroupe les élèves en difficulté dans des écoles spécialisées, il va falloir revoir la carte scolaire. En Belgique, un très petit pays pourtant densément peuplé, les élèves ont parfois trois heures par jour de transport, alors imaginez au Québec en région… En plus, il n’existe pas vraiment de pratiques pédagogiques différentes pour les élèves en difficulté. En écoles spécialisées, on multiplie les interventions, on les personnalise, on les intensifie, ce qu’on peut faire partout, y compris dans les écoles normales. De plus, en regroupant tous les élèves en difficulté dans la même classe, on constitue parfois des groupes très hétérogènes, des élèves de 6 à 10 ans par exemple. Une autre grande différence entre l’intégration et l’enseignement spécialisé, c’est la transparence. Avec l’intégration, les parents voient ce qui se passe, se plaignent et les journalistes écrivent des articles, ce qui est sain, car le débat oblige les remises en question. Par contre, le grand public ne sait pas ce qui se passe dans les écoles spécialisées, un milieu plus opaque.

Q  La Coalition pour une intégration réussie dénonce le manque de services disponibles pour les élèves en difficulté malgré les milliards de dollars investis. Comment les aider davantage?

R  Il faudrait mieux structurer le diagnostic et l’intervention. De plus en plus de professionnels interviennent, les enseignants ont accès à plus de formation, mais il y a encore des manques quant à l’organisation de ces ressources. Par exemple, les accords entre les services sociaux et le ministère de l’Éducation ne fonctionnent pas bien. Dans les recherches menées lorsque j’étais à l’Université libre de Bruxelles, nous avons intégré six élèves en difficulté à un groupe de première année avec deux enseignants permanents qui avaient toutes les ressources nécessaires en classe. L’orthopédagogue ou l’enseignant spécialisé travaillait avec l’enseignant ordinaire, ce qui lui permettait d’apprendre par l’exemple ce qui fonctionnait. Dans la classe, on acceptait donc des rythmes différents et les élèves les plus forts ne perdaient pas de temps. Quelque 600 enfants suivent ce programme dans la communauté française de Belgique.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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