Chroniques

Trois questions à Chantal Pouliot

Sur la mobilisation citoyenne en environnement

«Aujourd’hui, beaucoup de gens impliqués dans les causes environnementales ont des formations universitaires et des expertises liées à leur parcours professionnel. Ils ont développé un rapport plus émancipé au savoir et à l’autorité. Plutôt que de se soumettre au pouvoir, ils prennent la parole», affirme Chantal Pouliot

L’environnement et les changements climatiques s’imposent de plus en plus dans la campagne électorale actuelle, alors que plusieurs grandes manifestations ont eu lieu sur ce thème un peu partout au Canada. Professeure en didactique des sciences à la Faculté des sciences de l’éducation, Chantal Pouliot s’intéresse à la vitalité de ce mouvement citoyen particulier. Elle vient d’ailleurs de publier un article à ce sujet.

Quels facteurs motivent selon vous les personnes impliquées actuellement dans la cause environnementale?

L’indignation joue un rôle important, mais aussi l’inquiétude. De nombreuses personnes disent souffrir d’écoanxiété, un concept en émergence. Tout cela a mené à un réveil de l’engagement citoyen, qui se traduit par des manifestations de grande ampleur. Les gens expriment une impatience face aux réponses de type politicoéconomiques qu’ils reçoivent de leurs élus. Ces réponses ne les satisfont pas, alors qu’ils ressentent un véritable sentiment d’urgence à l'égard de la pollution de l’air, des sols et de leur environnement. Bien sûr, ce genre d’inquiétude a déjà mené à des manifestations par le passé. Aujourd’hui, la différence, c’est que les technologies actuelles facilitent le ralliement international. Le ressort émotif demeure donc le même, mais les rassemblements un peu partout sur le globe se font désormais de façon simultanée, ce qui rend l’action citoyenne plus visible. Cette préoccupation pour la qualité des eaux et du sol se conjugue aussi à la question des inégalités socioéconomiques grandissantes. Aux yeux des manifestants, le système capitaliste lui-même semble dommageable non seulement pour l’environnement, mais aussi pour la justice sociale. Les gens ne marchent donc pas uniquement pour le climat.

Les formes d’engagement citoyen ont-elles évolué?

Il ne faut pas généraliser. Reste qu’un peu partout à l'échelle locale, on assiste à une forte mobilisation pour réclamer un environnement sain. Ces dernières années, dans la région de Québec, les citoyens ont mené des actions collectives contre l’usine de peinture Anacolor de Cap-Rouge ou contre Arrimage du Saint-Laurent et le Port de Québec pour dénoncer la présence de poussières métalliques. À Malartic, en Abitibi, le développement minier mobilise aussi la population. Même chose pour l’accident ferroviaire à Lac-Mégantic et la présence d’arsenic à Rouyn-Noranda. Sans oublier la question des pesticides, qui a donné lieu à une commission parlementaire. De plus en plus, les gens développent une conscience et une compréhension fine des enjeux environnementaux et sanitaires. Ils analysent les problèmes et proposent des solutions. Une attitude qui se distingue du modèle habituel du déficit citoyen.

Qu'entend-on par «déficit citoyen»?

Pendant longtemps, on a considéré les citoyens comme incapables de produire des savoirs, d’appréhender les problèmes dans leur globalité. Face à une situation environnementale inquiétante, ils décidaient de ne pas mettre en avant leur propre point de vue. Un phénomène qualifié d’«anesthésie épistémologique». Aujourd’hui, beaucoup de gens impliqués dans les causes environnementales ont des formations universitaires et des expertises liées à leur parcours professionnel. Ils ont développé un rapport plus émancipé au savoir et à l’autorité. Plutôt que de se soumettre au pouvoir, ils prennent la parole. C’est fascinant d’ailleurs d’observer la diversité des moyens d’action mis en place. Certains participent à des marches et à des manifestations, lisent des documents produits par la Direction de la santé publique ou le ministère de l’Environnement, organisent des rencontres citoyennes et questionnent des élus ou des promoteurs. D’autres prennent des photos, des vidéos; ils interprètent même des chansons liées aux causes environnementales, produisent des documentaires – comme Bras de fer des frères Seaborn sur les poussières rouges ou La règle d’or de Nicolas Paquet sur la mine de Malartic – ou des pièces de théâtre – comme J’aime Hydro de Christine Beaulieu. Même si, dans les années 1970, de nombreux citoyens défendaient déjà la cause environnementale, les moyens technologiques actuels facilitent la prise de parole et permettent aussi de témoigner des phénomènes grâce à la vidéo et aux photos. L’éducation joue aussi un rôle important. D’ailleurs, comme professeure d’université, je me soucie de former des citoyens éclairés et responsables, capables de s’engager dans des conversations et des actions.

Chantal Pouliot, professeure en didactique des sciences à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

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