Chroniques

Manque de protection pour les caribous forestiers

Steeve Côté, professeur au Département de biologie, s’interroge sur le report à 2023 du plan de conservation du caribou forestier

Par : Pascale Guéricolas

Tandis que la population de caribous migrateurs fond comme neige au soleil dans le nord du Québec, celle des caribous forestiers risque quant à elle de disparaître à court terme. Cette espèce souffre en effet des coupes forestières. Les chefs anishinabés s’inquiètent en particulier pour l’avenir de la harde de caribous de Val-d’Or. Ils réclament le maintien, après avril 2020, d’un moratoire sur la coupe forestière dans le secteur où vivent ces cervidés. Entre-temps, le gouvernement a aboli la protection dont bénéficiait ce type de caribou au Saguenay–Lac-Saint-Jean, comme l’explique Steeve Côté, qui est à la tête du programme de recherche Caribou Ungava.

Quelles seront les conséquences sur le caribou forestier de l’exploitation forestière possible de trois massifs forestiers de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean?

Le caribou devrait bénéficier de mesures de protection depuis déjà plus de 10 ans. Plus on retarde la mise en place d’un plan de conservation, plus le risque de ne pas réussir à maintenir des populations viables de cette espèce augmente. Nous manquons de données précises sur leur nombre, estimé à environ 3000 ou 4000 individus. Par contre, le suivi des individus, équipés de colliers-caméra, montre que leur taux de survie baisse globalement. Selon les données recueillies, au moins 30% meurent chaque année, et il n’y a pas de reproduction. Difficile pour une espèce de survivre dans ces conditions. Il faut savoir que les coupes forestières contribuent à diminuer la population de caribous. Depuis 20 ans, des centaines d’articles scientifiques documentent ce qu’on appelle le phénomène de «compétition apparente». En effet, l’exploitation forestière favorise la repousse de feuillus, très favorable aux orignaux. Cette espèce connaît donc une augmentation depuis une dizaine d’années au Québec, ce qui attire les loups. Lorsqu’ils tombent sur des caribous, les loups privilégient cette proie, beaucoup plus vulnérable que l’orignal.

Si le phénomène est bien documenté, comment expliquer que les élus n’interdisent pas l’exploitation forestière dans les zones où vit le caribou forestier?

On connaît la cause de la disparition du caribou forestier, très liée au loup et donc au morcellement des forêts. Toutefois, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. La décision d’exploiter la forêt et de ne pas protéger le caribou constitue une décision politique, voire de société. L’exploitation forestière représente de grands enjeux économiques, qui priment actuellement sur la conservation des caribous. C’est aussi le cas en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario. Le lobbying de la foresterie semble avoir davantage de poids que celui de la faune. Une chose est claire: on ne peut à la fois exploiter la forêt et préserver cette espèce. Elle a déjà disparu d’une grande partie du territoire du Québec. Il y a plusieurs décennies, le caribou se retrouvait au sud du Saint-Laurent. Actuellement, sa population ne cesse d’être repoussée vers le Nord, à la limite des coupes forestières.

Que va-t-il se passer si cette espèce disparaît de nos forêts?

La forêt va continuer à se maintenir, ainsi que l’écosystème, si le caribou forestier s’éteint. Cependant, on risque de perdre une espèce emblématique du Québec. Laquelle va être la prochaine? La Loi sur les espèces menacées ou vulnérables protège en théorie leur habitat, au nom de l’importance accordée à la biodiversité, mais cela ne semble pas si efficace. Les mesures de protection adoptées par certaines communautés autochtones, comme les Innus ou les Anishinabés, constituent des pas dans la bonne direction. Malheureusement, les endroits protégés à très petite échelle ne sont pas assez nombreux. Le taux de mortalité des caribous reste élevé, notamment à cause des coupes forestières autour de ces zones. Chaque jour, cette population diminue, ou alors elle doit migrer vers des régions de plus en plus reculées. Plus la forêt est coupée, plus il y a d’originaux. Plus il y a d’orignaux, plus il y a de loups, et plus le déclin du caribou s’accentue. Au Nord, la baisse de la population du caribou migrateur a, quant à elle, de graves conséquences sur la subsistance des communautés inuites et des Premières Nations.

Steeve Côté, professeur au Département de biologie de l'Université Laval

Université Laval

2325, rue de l'Université
Québec (Québec) G1V 0A6

Téléphone: 418 656-2131 1 877 785-2825

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