Arts

Le courage d’être humain

Dans Le Cercle de craie caucasien, Bertolt Brecht affirme la nécessité de la bonté, même en temps de guerre

À la fin du Cercle de craie caucasien, le juge recourt à une épreuve particulière pour déterminer à laquelle des deux femmes qui le réclament sera remis l’enfant: sa mère biologique, qui l’a abandonné dans sa fuite quelques années auparavant, ou bien sa mère adoptive, qui l’a récupéré et élevé. Cette dernière, à droite sur l’image, renoncera finalement à attirer l’enfant à elle de peur de lui faire du mal. La comédienne Anne-Marie Côté interprète ce rôle. Celui de la mère biologique est interprété par Mary-Lee Picknell.

Dans un pays du Caucase, un gouverneur est assassiné lors d’un coup d’État. Son épouse s’enfuit aussitôt, laissant son bébé derrière elle. Une servante le récupère et s’enfuit à son tour vers le village où vit son frère. Quelques mois plus tard, celle-ci accepte de se marier dans l’espoir que cela aidera l’enfant. Quelques années après, une fois la guerre terminée et la paix revenue dans le pays, des soldats à la recherche du jeune héritier du gouverneur le retrouvent, ainsi que sa mère adoptive. Réapparaît alors la mère biologique, qui réclame la restitution du garçon, ce que refuse l’ex-servante. Un procès est organisé qui confronte la mère naturelle à la mère adoptive. Pour les départager, le juge propose l’épreuve du cercle de craie, dans laquelle les mères doivent en même temps tirer l’enfant chacune de leur côté. L’ex-servante abandonne, de peur de faire mal au garçon. Dans cette réaction, le juge reconnaît la «véritable» mère.

Voilà résumée en quelques phrases Le Cercle de craie caucasien, une des pièces les plus connues du célèbre dramaturge allemand Bertolt Brecht.

«J’ai été fasciné par cette œuvre maîtresse de Brecht, affirme le professeur Liviu Dospinescu, du Département de littérature, théâtre et cinéma. Le paysage théâtral québécois n’est pas très habitué à ce genre théâtral dynamique.»

Ce vendredi 4 octobre, à compter de 19h dans le foyer de la salle Octave-Crémazie du Grand Théâtre de Québec, le professeur Dospinescu s’entretiendra avec le public avant la représentation du Cercle de craie caucasien. Il s’agira de la première de cinq soirées d’échanges animées par des professeurs ou des doctorants de l’Université Laval, entre octobre 2019 et mai 2020. Ces Rencontres ULaval du vendredi sont nées d’un partenariat entre l’Université et le Théâtre Le Trident. Elles ont lieu le soir de la représentation du troisième vendredi. Elles permettent au public de réfléchir sur des thèmes liés aux pièces à l’affiche. Elles se veulent une manière originale d’introduire l’expérience théâtrale que l’on s’apprête à vivre. En complément, les vitrines du foyer de la salle Octave-Crémazie exposeront des objets et des ouvrages provenant des collections de l’Université Laval et ayant un lien avec les thèmes abordés par les conférenciers.

Des costumes et des maquillages qui sortent de l’ordinaire

Olivier Normand signe la mise en scène de cette œuvre classique du théâtre du 20e siècle. Son approche se distingue, entre autres, par le soin apporté aux costumes et aux maquillages. Des extravagances, diront certains. Mais pour Liviu Dospinescu, le metteur en scène n’a fait que respecter la vision brechtienne.

«On sait, dit-il, que Brecht désirait afficher dans ses pièces ses problématiques sociales et politiques, mais pas sans divertir son public. Le gouverneur et sa femme, le prince obèse, le juge sont des personnages burlesques. Tout ce groupe contraste avec le personnage de Groucha la servante qui est plus simple, donc plus humaine. Elle semble issue de notre monde contemporain.»

Dans ses pièces, Brecht met de l’avant le principe de distanciation. «C’est l’aspect le plus important de son œuvre, soutient-il. La distanciation touche à la théâtralité même. C’est affirmer que ce qui se déroule sous les yeux des spectateurs est une histoire sur une scène de théâtre, pas la réalité. Le jeu doit être une démonstration et l’acteur doit se distancer de son personnage.»

Le déroulement du Cercle de craie caucasien est traversé de ruptures. Par exemple, lorsque des acteurs deviennent des machinistes et changent le décor. «Ces ruptures servent à la distanciation, explique le professeur. Dans le théâtre brechtien, des acteurs y vont d’interventions chorales. Ce que l’on appelle les songs brechtiens sont là pour interrompre l’action. Ils servent à briser l’illusion théâtrale, à sortir le spectateur de son envoûtement pour l’amener à réfléchir. Dans la pièce qui nous intéresse, le metteur en scène a plutôt recours à des touches sonores. Sur scène, de courtes pièces musicales sont interprétées soit par un percussionniste, soit par un musicien à l’aide d’un synthétiseur modulaire.»

Un passionné de philosophie marxiste

D’allégeance communiste, passionné de philosophie marxiste, Brecht imprègne l’ensemble de son théâtre d’un principe directeur, la dialectique. Un autre principe de son théâtre consiste à parler du passé dans le but d’éclairer le présent. C’est dans cet esprit que le juge du Cercle de craie caucasien recourt à l’épreuve du jugement de Salomon pour déterminer à laquelle des deux femmes qui le réclament sera remis l’enfant: sa mère biologique, qui l’a abandonné dans sa fuite quelques années auparavant, ou bien sa mère adoptive, qui l’a récupéré et élevé. Si, dans le jugement de Salomon, la mère biologique renonce à l’enfant pour ne pas le voir mourir, l’inverse se produit dans la pièce de Brecht: la mère adoptive renonce finalement à attirer l’enfant à elle pour ne pas lui faire mal.

«La bonté et la générosité de la servante l’emportent, dans l’esprit du juge, sur le lien biologique de la mère pour son enfant, souligne le professeur Dospinescu. L’enfant sera confié à la servante qui a tout donné pour lui, qui a couru de nombreux risques et consenti des sacrifices pour le protéger, notamment en se mariant avec un mourant, ce qui lui assurait un toit, ainsi qu’une vie normale pour le bébé.»

Selon lui, Olivier Normand est avant tout un excellent conteur. «C’est ce dont a besoin le théâtre de Brecht, poursuit-il. En effet, le metteur en scène sait développer subtilement les tensions. Il en extrait le sens dramatique profond et encourage le sens critique chez le spectateur, qu’il réussit à tenir en haleine du début à la fin du spectacle. Si son rythme endiablé sert la dimension épique de la dramaturgie brechtienne, il accomplit aussi la forme d’une épopée dans une expression contemporaine qui réussit à répondre avec efficacité aux nouveaux modes de perception du spectateur d’aujourd’hui.»

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«Prends la brosse, nom de Dieu! Tu es ma femme ou une étrangère?», dit Youssoup dans la scène du bain. Après avoir miraculeusement «repris ses esprits», Youssoup, le faux-mourant, se contente à présent pleinement de ses «droits» de mari. Sa question expose la situation sociale dégradante de la femme dans cette société villageoise. C’est la figure de la femme servante, de la femme docile, de la femme «bonne à tout faire», au service de son mari. Par ailleurs, si la servante Groucha accepte le jeu, c’est tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix: elle a accepté de se marier à Youssoup pour avoir un toit pour l’enfant qu’elle a sauvé et qu’elle doit absolument protéger. Finalement, la scène sert à relever le conflit intérieur que vit le personnage de Groucha et l’ampleur de son sacrifice. Cette scène est interprétée, de gauche à droite, par les comédiens Anne-Marie Côté, Emmanuel Bédard et Valérie Laroche.

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