23 juin 2026
«Demander de l’aide, ce n’était pas envisageable!»
Une personne du corps professoral aux prises avec un trouble dépressif chronique témoigne alors que l’Université reçoit une subvention de Dimensions Canada pour transformer le parcours des professeures et professeurs en situation de handicap

Le projet Au-delà du statu quo: transformer le parcours universitaire des professeures et professeurs en situation de handicap s'inscrit dans le plan EDI de l'Université Laval. Il a reçu une importante subvention de Dimensions Canada, un programme mis sur pied et financé par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.
— Getty Images / Evgény Gromov
Élie*, un membre du corps professoral de l'Université Laval, vit avec la dysthymie, un trouble de l'humeur défini par un état dépressif chronique. Dans sa faculté, seuls de rares collègues et quelques étudiantes et étudiants le savent parce qu'Élie accepte aujourd'hui de s'ouvrir un peu à des gens discrets et de confiance. Toutefois, pendant des années, Élie a gardé le secret et joué le rôle de la personne en parfaite santé mentale.
En mai, l'Université Laval a obtenu 100 000$ pour le projet Au-delà du statu quo: transformer le parcours universitaire des professeures et professeurs en situation de handicap, piloté par François Routhier, professeur à la Faculté de médecine et directeur scientifique du Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS). ULaval nouvelles présente le portrait d'une personne concernée par ce projet.
Des échanges avec un groupe qui réunit une dizaine de professeures et professeurs en situation de handicap ont mis en lumière l'aspect délicat du sujet. Personne n'a souhaité témoigner à visage découvert. Seulement Élie a accepté de raconter son histoire, à condition de conserver l'anonymat. Ce fait en dit long sur les tabous associés au handicap, particulièrement quand celui-ci est invisible et qu'il touche la santé mentale.
Les embûches sur la route d'Élie
«J'ai toujours eu un peu les idées noires», reconnaît Élie, qui avait appris à gérer la situation, avant de vivre un épisode de dépression majeure. «En quelque sorte, c'était une double dépression. Je faisais une dépression dans un état de dépression chronique. Je vivais alors une rupture amoureuse, qui augmentait mon état dépressif, mais mon état dépressif était aussi une des causes de la rupture. Bref, tout était entremêlé. Honnêtement, pendant deux ou trois ans, ma vie a été un énorme défi», raconte Élie, qui pendant tout ce temps a continué à donner ses cours, à diriger un groupe de recherche et à avoir une production scientifique.
«Personne n'a rien vu, car j'ai la chance d'être une personne très productive quand je suis en mesure de travailler», indique Élie, qui n'arrivait à travailler qu'un jour sur deux. «Souvent, je restais chez moi, incapable de faire autre chose que répondre aux courriels pour feindre le travail à la maison.»
Même si Élie a depuis reçu un diagnostic et bénéficié d'un traitement médical (psychothérapie et médication), les moments difficiles ne sont pas derrière. «Je me retrouve encore parfois sur le bord du gouffre», confie cette personne.
Si sa carrière n'a pas été officiellement affectée, le prix à payer a été considérable. Pour avoir la force de maintenir les apparences professionnelles, Élie a dû sacrifier sa vie privée et ses relations avec ses proches.
La peur d'être étiqueté
Pourquoi garder le silence sur ce handicap? «Pour moi, demander de l'aide, ce n'était pas envisageable. Il y a une peur de la stigmatisation quand on est affecté par une maladie mentale», témoigne Élie.
Dans l'univers concurrentiel de la recherche, chaque détail compte. Selon Élie, des professeures et professeurs, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Université, pourraient percevoir son handicap comme une faiblesse et l'utiliser pour nuire à sa carrière. «On nous demande d'être des leaders, de diriger des projets et des équipes de recherche. Il faut cacher nos vulnérabilités.»
Les statistiques officielles de l'Université indiquent une prévalence faible de troubles de santé mentale dans le corps professoral, ce qui laisse supposer que, comme Élie, plusieurs le cachent. «On doit effectuer de plus en plus de tâches et on a la responsabilité de prendre soin des étudiants, autant dans les tâches d'enseignement, d'encadrement que d'administration départementale ou facultaire», affirme Élie, ajoutant qu'avec toute la pression et l'empathie qu'implique cette carrière, il serait naïf de croire que les professeures et professeurs sont moins affectés par des handicaps invisibles que le reste de la population.
Des solutions?
Au fil de son témoignage, Élie revient à quelques reprises sur la rigidité de la structure universitaire. À preuve, Élie a un jour dû renoncer au renouvellement d'une subvention, incapable de remplir la demande avant l'échéance. «Ce qui est dérangeant, c'est que si j'avais demandé un congé de maladie, on m'aurait accordé un délai. Dans le monde universitaire, il y a seulement deux options: l'arrêt ou la vitesse grand V. Une professeure ou un professeur peut arrêter pour des raisons médicales, mais il ne peut pas ralentir», affirme Élie qui ne souhaite pas du tout arrêter de travailler. «J'aime mon travail, j'aime donner aux étudiants. Je veux être là pour eux.»
Ce qu'Élie souhaiterait, c'est d'avoir plus d'appui pour ralentir, et ce, à différents niveaux dans la structure universitaire (unité, établissement, organismes subventionnaires, etc.). «Par exemple, lorsqu'on en ressent le besoin, des professionnels pourraient aider dans la rédaction ou dans des tâches administratives», propose Élie.
Un projet clé pour changer les choses
Le projet piloté par l'Université Laval et financé par le programme Dimensions Canada – une initiative nationale visant à transformer en profondeur les pratiques en matière d'équité, de diversité et d'inclusion (EDI) dans le milieu de la recherche – repose sur une approche de recherche-action participative engageant directement les professeurs et professeures en situation de handicap. Les travaux permettront notamment de concevoir des modèles adaptés de soutien à la carrière professorale ainsi que des guides d'accommodements applicables à différents contextes disciplinaires.
En tant que levier structurant de l'engagement de l'Université Laval en EDI, cette initiative s'inscrit dans le plan EDI de l'Université pour donner un élan à la transformation de la culture organisationnelle. «L'EDI, ce n'est pas un projet à part: c'est une façon de faire évoluer notre posture et nos manières de faire afin d'honorer la recherche pour qu'elle reflète réellement la diversité des expériences», soutient Emmanuelle Careau, vice-rectrice adjointe aux affaires internationales, au développement durable et à l'EDI.
Des établissements partenaires se joignent au projet piloté par le professeur Routhier (l'Université de Montréal, l'Université de Sherbrooke, le Cégep du Vieux-Montréal et le Cégep de Drummondville), tout comme l'Université Laval collabore à trois initiatives financées par Dimensions Canada et portées par d'autres établissements d'enseignement: une formation en ligne intégrant l'EDI dans le processus de recherche, un cadre d'évaluation pour l'EDI dans l'écosystème de recherche et une boîte à outils pour le réseau collégial. «Avec ces initiatives, on se donne des outils concrets pour passer de l'intention à l'action», conclut Emmanuelle Careau.
* Nom fictif donné à la personne qui a témoigné.
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