
Kim Thúy, docteure honoris causa en littérature, entourée d'Anne-Marie Laflamme, secrétaire générale de l'Université Laval, et de la rectrice Sophie D'Amours.
— Yan Doublet, Université Laval
Deux jours avant de recevoir un doctorat honoris causa en littérature de l'Université Laval, Kim Thúy n'avait pas mis son discours d'acceptation sur papier. «Quand c'est écrit, je perds le rythme et le naturel», a confié l'écrivaine en entrevue à ULaval nouvelles. Elle savait pourtant exactement ce qu'elle voulait transmettre à l'auditoire: une invitation à l'ouverture, à l'écoute et à envisager la vérité… au pluriel.
Sur scène, elle a illustré cette idée à l'aide d'exemples, lors de la cérémonie de collation des grades des facultés de droit, de lettres et sciences humaines, tenue le 27 juin au Centre des congrès de Québec.
«La guerre au Vietnam a duré 20 ans avec la présence des Américains. Partout dans le monde, on appelle cette guerre-là la guerre du Vietnam. Mais au Vietnam, on l'appelle la guerre américaine. Aujourd'hui, vous pouvez l'appliquer à la guerre en Iran. […] Mais qui a raison? Tout le monde a raison, mais c'est deux points de vue différents.»
Kim Thúy a aussi évoqué l'image du «poisson rouge», appelé goldfish en anglais et «poisson chinois» en vietnamien. Selon elle, ces différences s'expliquent par le point de vue adopté: certains ont retenu la couleur rouge des écailles, d'autres leur reflet doré sous un angle différent, tandis qu'en vietnamien, on privilégie l'origine de l'animal pour le décrire. Encore une fois, personne n'a tort: ces trois regards permettent d'enrichir et de nuancer la compréhension d'une même réalité.
«Les longues études que vous avez faites jusqu'à aujourd'hui vous ont donné tous les outils nécessaires pour aller chercher des vérités. Et les vérités que vous allez trouver, et que vous avez déjà trouvées, sont évidemment différentes les unes des autres, mais je suis certaine qu'elles sont complémentaires et surtout fécondes», a-t-elle lancé aux quelque 650 diplômées et diplômés présents.
Pour l'écrivaine, recevoir un doctorat honoris causa représente bien plus qu'une reconnaissance. «C'est une responsabilité», confiait-elle en marge de l'événement. Elle y voit une forme de mission, celle de devenir une ambassadrice de l'éducation et de l'importance de la réflexion. «On m'a donné un porte-voix», dit-elle.
Des œuvres traduites en plus de 30 langues
Née à Saïgon et arrivée au Québec à l'âge de 10 ans après avoir fui le Vietnam avec les boat people, Kim Thúy a fait de son exil une matière littéraire empreinte de sensibilité.
«Si, en français, le mot Ru, titre du premier roman de l'autrice, désigne un petit ruisseau, le même mot, en vietnamien, signifie plutôt berceuse. À lire l'ensemble des œuvres littéraires de Kim Thúy, il semble que ce soit à la confluence même de ces deux langues, et du sens précis de ces deux mots, qu'émerge l'une des voix littéraires les plus justes, lumineuses et parmi les plus essentielles de la littérature contemporaine», a indiqué plus tôt en guise de présentation Marie-Ève Bradette, professeure à la Faculté de lettres et des sciences humaines.
La professeure Bradette a fait un survol de ses œuvres, traduites en plus de 30 langues et publiées dans une quarantaine de pays. Ru, qui évoque les violences de la guerre et le processus de reconstruction identitaire qui s'amorce une fois la traversée effectuée, a notamment reçu le Prix du gouverneur général en 2010.
«Ses personnages, de même que les fils qui les relient les uns aux autres au-delà des cultures, nous permettent, je crois, d'imaginer avec créativité et courage un avenir plus doux», a souligné la professeure à propos de l'autrice d'À toi, mãn, Vi, Em, Ấm.
Avant de se consacrer à l'écriture, Kim Thúy a été formée en traduction et en droit de l'Université de Montréal. Elle a été agente consulaire, interprète, restauratrice et avocate. Selon elle, l'humain est multidisciplinaire. «On n'est pas que notre métier», dit-elle en entrevue. Elle cite notamment l'exemple de l'École polytechnique fédérale de Zurich, où tous les ingénieurs suivent des cours de sciences sociales, dont la philosophie et la littérature.
«Vous me recevez aujourd'hui en tant qu'écrivaine, mais je vous dirais que j'aurais aimé être neuroscientifique», a-t-elle lancé d'entrée de jeu dans son discours. Fascinée par le cerveau humain, elle évoque notre capacité à inventer des systèmes d'écriture abstraits capables à la fois de transmettre du savoir et de susciter des émotions.
Une mission transmise à la relève
Pour Kim Thúy, la relève constitue une véritable «locomotive» pour la société. En entrevue, elle souligne la chance de la jeunesse québécoise d'évoluer dans un système d'éducation accessible. Elle voit un signe encourageant dans la hausse des inscriptions dans les cégeps, preuve, selon elle, d'une soif d'apprendre «pour le bien, non pas de soi-même, mais de la société en général».
«J'aimerais vous investir d'une mission. Prenez le temps pour devenir riche. Riche de vérités plurielles», a-t-elle conclu.
Visionner l'allocution de Kim Thúy à 01 heure, 00 minutes et 36 secondes de cette vidéo.

























