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Société

Quand l’anthropologie rencontre la bande dessinée

La thèse de Laëtitia Marc sur les femmes autochtones du Nord circumpolaire engagées en faveur de l’environnement a fait l’objet d’un récit graphique

Par : Yvon Larose

Laëtitia Marc est inscrite au doctorat en anthropologie à l’Université Laval. Sa recherche porte sur les femmes autochtones du Nord circumpolaire qui militent en faveur de l’environnement. L’automne dernier, la conférence qu’elle donnait sur ses résultats de recherche a mené à la réalisation d’une bande dessinée par une illustratrice montréalaise.

«J’ai été approchée l’été dernier par un chercheur postdoctoral à l’Université du Québec en Outaouais, Timothée Fouqueray, raconte la doctorante. Avec deux professeurs de l’endroit, il a lancé en 2021 un projet d’échanges de connaissances, Climat Social, lequel visait à vulgariser les recherches sur les changements climatiques de 10 chercheuses et chercheurs en sciences sociales de la Francophonie. On parle peu des changements climatiques dans les sciences sociales, mais beaucoup dans les sciences exactes. Dix dessinateurs ont participé à Climat Social. Après avoir échangé avec l’illustratrice Poukinie, qui avait visionné ma conférence, je me suis associée au projet et j’y ai participé avec enthousiasme.»

Résultat: 13 jolis dessins minimalistes et épurés en vert, blanc et noir répartis sur 4 pages. Le texte, abondant et informatif, respecte un bon équilibre avec les images. La conférencière agit comme fil conducteur tout le long du récit. La lecture est fluide. Les femmes sont bien présentes sur les images, de même que les animaux.

«Mes propos ont été bien ramassés, indique Laëtitia Marc. Je n’ai pas eu tant d’échanges que ça avec la bédéiste. La première version qu’elle a écrite était quasiment définitive. Elle a adapté le texte pour tous les publics. En anthropologie, on est beaucoup dans la nuance de ce qu’on dit. À ma première lecture, je trouvais que ça manquait de nuances. Mais c’est tout le sens de la vulgarisation. L’histoire n’est pas noyée sous les détails. Elle reste claire. L’image vient appuyer le texte et j’ai apprécié cela. Même le choix des couleurs reflète bien le sujet. Je dois reconnaître que Poukinie a fait un très beau travail.»

Un immense territoire nordique

La recherche de la doctorante couvre un immense territoire nordique comprenant l’Alaska et le Nord du Canada, d’une part, la Norvège, la Suède et la Finlande, d’autre part. Les populations visées par la thèse sont les Inuits de l’Amérique du Nord et les Samis de la Scandinavie.

Pandémie oblige, Laëtitia Marc a dû retarder sa collecte d’information sur le terrain. Elle a toutefois bon espoir de passer quelques semaines ce printemps chez les Samis de Suède. Son travail en ligne est quant à lui terminé. Il a consisté en des entretiens semi-dirigés avec quelque 25 femmes activistes inuites et samies. La doctorante a aussi récolté des documents publics écrits, oraux ou visuels produits par ces femmes. La rédaction de la thèse devrait débuter en septembre prochain.

«Encore aujourd’hui, dit-elle, il y a très peu de travaux de recherche sur les femmes autochtones du Grand Nord. Par contre, beaucoup de chercheurs ont interrogé uniquement des hommes, croyant qu’ils sont seuls à posséder le savoir. Ma recherche vise à rééquilibrer les choses.»

Selon elle, les femmes ont des activités différentes des hommes, comme la cueillette, les tâches domestiques, l’emploi rémunéré à temps plein ces dernières années. Elles ont donc des perspectives différentes des changements climatiques, car elles ont des expériences différentes du territoire et donc des observations différentes.

«Tout cela, ajoute-t-elle, est bien sûr à nuancer parce que beaucoup de femmes exercent tout de même les activités de chasse, pêche ou élevage de rennes traditionnellement associées aux hommes.»

Sur le plan philosophique, les autochtones considèrent les autres êtres vivants comme leurs égaux et ne prennent à la nature que ce dont ils ont besoin.

Au fil des cases, le lecteur apprend notamment que les changements climatiques affectent autant les humains que les animaux dans la région circumpolaire. Les Inuits souffrent notamment des perturbations causées par le dérèglement du climat à leurs activités de chasse et de pêche et de l’accumulation des polluants organiques persistants venus du Sud. Dans le nord de l’Europe, la glace au sol empêche les rennes de brouter tandis que la coupe des arbres a des effets sur les pâturages d’hiver de ces animaux.

De nombreux autochtones, en grande majorité des femmes, militent. Beaucoup de ces femmes ont entre 18 et 35 ans. Leur engagement est de nature politique ou artistique.

Dans le premier cas, les femmes inuites participent à des tables de réflexion, organisent des manifestations pour la protection de la forêt et rédigent des pétitions envoyées au gouvernement pour faire valoir leurs droits. Dans le second cas, les femmes samies utilisent l’art pour toucher les gens par les émotions et les sensibiliser.

«Beaucoup de mes participantes samies sont artistes, explique la doctorante. Elles sont plus médiatisées qu’ici. La science ne touche pas tout le monde. L’art est plus inclusif. En Scandinavie, il y a beaucoup plus de mobilisations concrètes relativement aux activités minières et forestières. En Suède, par exemple, l’industrie veut déboiser pour installer des éoliennes sous le couvert de faire la transition énergétique. Du coup, cela affecte le territoire sami.»

Illustrations: Poukinie, Timothée Fouqueray, Université du Québec en Outaouais, climatbc.uqo.ca 2022, licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0

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