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Vie universitaire

Traverser le Canada dans l’axe Nord-Sud

Entre mars et octobre, une petite équipe de mordus de plein air, dont un postdoctorant de l’Université Laval, auront skié, pagayé et roulé en vélo sur une distance de 7600 kilomètres

Par : Yvon Larose
Un des membres de l’expédition Akor en déplacement sur la banquise du Haut-Arctique, un désert de glace et de neige balayé par le vent.
Un des membres de l’expédition Akor en déplacement sur la banquise du Haut-Arctique, un désert de glace et de neige balayé par le vent.

Expédition Akor. Derrière ces deux mots se profile une grande aventure humaine présentement en cours. Surhumaine serait peut-être un terme plus approprié. Car il s’agit, pour un petit groupe d’amis mordus de plein air, de réaliser un formidable projet jamais tenté à ce jour, soit de traverser le Canada de l’extrême Nord, bien au-delà du cercle polaire, jusqu’à la frontière américaine au sud de l’Ontario. Entreprise en mars dernier à Eureka, sur l’Île d’Ellesmere, cette incroyable odyssée de 7600 kilomètres aura pris environ huit mois. Cette distance quasi inimaginable, les aventuriers québécois l’auront couverte, d’abord en skis de fond, ensuite en canot et, enfin, en vélo.

«Nous avons vécu une expérience intense avec la nature dans les deux premières parties de notre expédition dans le Haut-Arctique et le Nunavut», raconte Guillaume Moreau.

Ce chercheur postdoctoral en écologie forestière à l’Université Laval est à l’origine du projet avec Nicolas Roulx, ex-candidat à la maîtrise en sciences géographiques à la même université et aujourd’hui professeur dans une école secondaire.

«Nous avons découvert une nature extrêmement puissante, poursuit-il. Nous nous sommes sentis bien petits, vulnérables en la traversant sur nos skis, puis en canot. Dans ces régions, la nature indomptable nous dépasse complètement. Nous avons traversé des tempêtes de vent de 110 kilomètres à l’heure et des blizzards à moins 35 degrés Celsius. Pendant 2000 kilomètres, nous avons affronté la force des rivières en crue et nous les avons remontées à contre-courant. Nous avons assisté à des levers et des couchers de soleil d’une durée de trois, quatre ou cinq heures.»

Fin septembre, les quatre canotiers ont échangé leurs deux embarcations pour des vélos de cyclotourisme spécialisés. La transition s’est effectuée dans le nord de la Saskatchewan, plus précisément au lac Wollaston, en présence de deux nouvelles équipières qui les attendaient, Béatrice Lafrenière et Isabella Donati-Simmons. L’équipe comprenait alors quatre personnes, soit Guillaume Moreau, Nicolas Roulx, Étienne Desbois et Catherine Chagnon. Celle-ci s’était jointe au groupe six semaines auparavant après le désistement d’un coéquipier. Le groupe de six personnes roule désormais sur les routes asphaltées de la Saskatchewan. La portion vélo de l’expédition couvre 3700 kilomètres. Il y a quelques jours, les cyclistes ont dormi près de Saskatoon.

Un immense défi, une performance hors du commun

Les membres de l’expédition Akor ont effectué 64 jours en skis de fond suivis de 90 jours en canot. Ils avaient le meilleur équipement à leur disposition: skis de fond de fabrication norvégienne et canots de 4,8 mètres de fabrication québécoise.

Malgré des hauts et des bas, malgré d’inévitables questionnements, les aventuriers ont gardé un moral constant.

Experts en eau vive et en descente de rapides, ceux-ci avançaient uniquement par la force de leurs bras et de leurs jambes.

Sur leur parcours en ski de fond et en canot, ils se sont réapprovisionnés et reposés dans six postes de ravitaillement où de la nourriture avait été entreposée. Ils en profitaient aussi pour soigner les inévitables petites blessures susceptibles d’apparaître avec la pratique intensive de sports dans des conditions de vie aussi extrêmes.

Leur équipement technologique comprenait notamment un téléphone satellitaire leur permettant d’être en contact avec leurs proches, une caméra d’action, un appareil photo et un drone.

Pour se situer sur le territoire, ils se servaient de boussoles, de cartes topographiques et du GPS, le système de navigation et de positionnement par satellite.

«Nous avons documenté énormément, souligne Guillaume Moreau. Nous avons capté beaucoup d’images de la faune. Nicolas pilote le drone, un outil qui tolère les températures froides et qui va très haut et très loin. Nicolas a filmé des troupeaux de caribous qui courent, des troupeaux de bœufs musqués, des phoques sur la banquise, des ours polaires.»

Pour éloigner les ours polaires – ils en ont croisé 15 au total – les membres de l’expédition disposaient d’une carabine, d’un revolver à fusées et de clôtures anti-ours basées sur des capteurs de chaleur.

Et les imprévus?

«Je pourrais écrire un livre sur les imprévus qui nous sont arrivés! répond-il. Ainsi, un trou est apparu au fond d’un des canots, que nous avons bouché. Les vents et l’humidité ont constitué une surprise. C’est complexe skier dans l’Arctique. C’est un défi à moins 35 Celsius avec 90% d’humidité. Il fait toujours entre 80% et 100% d’humidité. Tout ce que tu réchauffes avec ton corps devient humide. Le grand défi de l’Arctique est la gestion du froid et de l’humidité ensemble.»

Un exemple d’imprévu parmi d’autres est survenu au mois de septembre avant leur arrivée au lac Wollaston. Des vents de face de 75 kilomètres à l’heure les ont empêchés d’avancer en canot d’un seul kilomètre en cinq jours.

Fin août, les canotiers étaient sortis de la toundra pour entrer dans la forêt boréale. Pour eux, de voir leur première épinette fut un moment émouvant.

Deux expériences scientifiques

En plus de l’aspect dépassement de soi et de l’aspect découverte, l’expédition Akor comporte un volet scientifique.

«Nous participons à deux projets de recherche de l’Université Laval, explique le postdoctorant. Le premier est placé sous la direction du professeur Alexis Achim, du Département des sciences du bois et de la forêt. Il a consisté, après avoir atteint la forêt boréale, à prélever des échantillons sur une vingtaine d’arbres tous les 100 kilomètres. Ces régions connaissent le réchauffement climatique le plus important. Les carottes se rendaient jusqu’au cœur de l’arbre. Elles montreront tous les cernes de croissance. Ces cernes permettront d’étudier en laboratoire les effets du réchauffement climatique sur la croissance des arbres en milieu nordique.»

Le second mandat scientifique vient des professeurs Angelo Tremblay et François Billaut, du Laboratoire des sciences de l’activité physique du Département de kinésiologie. «Nous sommes les sujets de l’étude, précise-t-il. Chaque soir, nous remplissons un formulaire sur le nombre de kilomètres effectués, notre degré de motivation, notre estimation de la quantité d’énergie dépensée, notre taux de fatigue et notre appétit. La première étape en skis de fond a été la plus intéressante sur le plan scientifique parce qu’elle se situait à la limite du corps humain. L’étude vise à mieux comprendre les mécanismes adaptatifs du corps humain dans des situations d’effort de très longue durée dans des conditions extrêmes.»

Guillaume Moreau insiste sur l’importance primordiale de l’alimentation dans un  contexte qui implique de faire fonctionner le métabolisme au maximum.

«Il faut dire que l’on mange énormément, poursuit-il. En skis, nous avions besoin chaque jour de 7000 calories pour pouvoir tirer un traîneau qui, au départ, pesait 136 kilos. Le gros du poids à transporter était de la nourriture. Nous avions une autonomie alimentaire de 40 jours. Il fallait avoir le bon ratio de protéines, glucides et lipides. L’huile végétale que l’on buvait faisait partie du menu. Nous avions le même menu chaque jour. Le déjeuner comprenait du gruau, beaucoup d’arachides, de la poudre de protéines et du lait en poudre. On ne dînait pas, mais on faisait un arrêt à toutes les une heure quinze pour avaler des barres protéinées ou énergétiques, ou de gros biscuits de 400 calories chacun. La base du souper était constituée de saucisson et de fromage. On buvait quatre litres d’eau chaque jour. Pour cela, on faisait fondre de la glace.»

L’infolettre la plus récente de l’expédition Akor nous apprend que les voyageurs ont pris un jour de repos à Prince Albert. Les trois hommes en ont profité pour se faire vacciner contre la COVID-19, eux qui étaient partis en expédition trop tôt dans l’année pour recevoir le vaccin. Pour sa part, Catherine Chagnon a consulté un physiothérapeute pour un genou quelque peu souffrant. Logeant dans un Airbnb, les cyclistes en ont aussi profité pour laver toutes leurs choses, comme quoi leur expédition est maintenant beaucoup plus douce, comparée à l’extrême rudesse du printemps et de l’été. Les cyclotouristes se font klaxonner par des camionneurs. Les gens qu’ils croisent sont très aimables. Lorsqu’ils expliquent d’où ils viennent, la réaction est toujours la même: «Oh sh***t, you guys are crazy!» Complètement sortis de la forêt boréale, les voyageurs traversent maintenant les interminables étendues de la prairie saskatchewanaise. Ils disent avoir trouvé très étrange de voir des champs cultivés, des vaches et des chevaux.

À l’hiver 2020, Guillaume Moreau avait expliqué à ULaval nouvelles la philosophie qui allait animer les membres de l’expédition Akor.

«Je compare ce “marathon de marathons” à n’importe quel gros projet de longue haleine, par exemple une thèse de doctorat. Le secret consistera à segmenter nos objectifs, une semaine à la fois. Cela dit, il s’agit clairement d’un projet un peu fou comme l’est toute expédition. C’est pourquoi nous vivrons le moment présent. Nous sommes très “au jour le jour”. Être pressés ne nous fera pas avancer plus vite. L’expédition ne sera pas un sprint. Chaque jour apportera une petite victoire.»

Page Facebook de l’Expédition Akor

Les membres de l'expédition Akor font une pause photo sur la banquise.
Le portage s'est imposé très souvent aux aventuriers québécois dans ce paysage en dégel.
Début juillet, les canotiers de l’expédition Akor ont planté leur tente entre Gjoa Haven et Baker Lake.

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