Société

Un lion sur le Net

La vidéo vedette Christian le lion, diffusée sur YouTube, nous en apprend beaucoup plus sur l’homme que sur le roi des animaux

Par : Jean Hamann
Phénoménal et lacrymal. Voilà deux mots qui décrivent bien l’impact de la vidéo Christian le lion, dont les différentes versions ont été visionnées à plus de 20 millions de reprises sur YouTube depuis neuf semaines. À en juger par les commentaires affichés dans les sites Web et les blogues, l'histoire de ce lion noue les gorges, bouleverse les coeurs et libère des Niagara de larmes aux quatre coins du Net. Toutefois, la vision romantique des animaux qui transpire de chaque pixel de cette vidéo exploite de façon éhontée notre désir de croire au merveilleux et ment sur la véritable nature des lions, estime Cyrille Barrette, professeur retraité du Département de biologie.
   
La vidéo qui fait pleurer tout l’Internet est en fait un montage, réalisé à partir d’un documentaire produit en 1971, dont le scénario va comme suit. En 1969, deux amis australiens qui vivent à Londres voient un lionceau en vente chez Harrods. Ils prennent la bête en pitié et l'achètent pour l'arracher à sa captivité. Le petit lion, qu'ils nomment Christian, s'installe dans leur appartement et il les accompagne même à leur travail dans une boutique de meubles. Les trois amis vivent des jours heureux jusqu'à ce qu'un événement imprévu frappe: le petit lion grossit. Ses maîtres constatent à regret que la vie d'appartement dans une grande ville n'est pas indiquée pour un félin de la sorte. Ils se rendent au Kenya et confient leur animal à un organisme qui réintroduit les lions dans leur habitat naturel. Les mois passent et la nostalgie gagne les deux amis qui ont soudainement envie de revoir leur lion. Ils retournent au Kenya, même s'ils sont prévenus qu'il est peu probable que l'animal les reconnaîtra. Christian s’est refait une vie: il a une compagne et des petits. Reconnaîtra-t-il ses maîtres? La grande rencontre a lieu. Le lion toise les deux hommes, doute, puis, la musique explose, la joie éclate et les vannes s’ouvrent.
   
Merveilleux? Pour ceux qui veulent y croire, sûrement. Cyrille Barrette, lui, est sceptique. «Si c'était une métaphore, il n'y aurait pas de problèmes. Mais, on nous présente cette vidéo comme la vérité, alors que c'est une fiction déguisée en réalité. C’est un beau cas de cinéma qui manipule les sentiments des gens.» Certains éléments du documentaire laissent effectivement croire à l’intervention «du gars des vues», notamment l'abondance d'images de qualité professionnelle relatant la vie du lion à Londres, comme si l’intention de faire un film – tout comme son scénario - était arrêtée depuis le début de l’aventure. Par ailleurs, le professeur Barrette s'étonne que le lion ait aussi peu changé entre le moment où ses maîtres le laissent au Kenya et le moment des retrouvailles (dans la version longue du documentaire). «La croissance des lions est très rapide à cet âge et la crinière du mâle se développe rapidement. Ici, elle n'a pas changé. Ou ce n'est pas le même lion, ou les scènes de la séparation et des retrouvailles ont été tournées en même temps.»



Cyrille Barrette: «Cette histoire sert peut-être une bonne cause, la conservation du lion, mais elle le fait avec de mauvais arguments.»




Lion ou toutou?
Cyrille Barrette a eu l’occasion d’observer des lions en nature à l’occasion de quatre voyages en Afrique et il s’étonne de la représentation qu’on fait de cette espèce dans la vidéo. «On évacue l’animalité du lion pour le présenter comme un jeune enfant. Jamais on ne le voit chasser et dévorer une proie. Pourtant, il faut bien qu’il mange un moment donné. Mais on ne veut pas montrer de telles images.» Dans les scènes tournées à Londres, on n’évoque évidemment pas les problèmes de propreté ni de marquage de territoire avec les fécès et l’urine qui accompagnent la vie en captivité d’un tel animal, comme s’il s’agissait tout bonnement d’une grosse peluche.
   
Détails, répondront ceux qui croient que ce qui importe est le message de fidélité et d’amour que nous livre Christian. C’est là que le bât blesse le plus, estime Cyrille Barrette. «Il y a comme un refus de laisser le lion vivre sa vie de lion. On lui prête des sentiments humains, on lui enseigne des comportements humains - embrasser et faire des mamours ne font pas partie des comportements naturels des lions - et on essaie même de nous faire croire que Christian présente sa femme à ses deux amis. Ça perpétue une fausse conception romantique de la nature. Il y a des gens qui voient ça et qui pensent que si tu es gentil avec un animal, il va sentir que tu ne lui veux pas de mal et il sera gentil avec toi. C’est un jeu très dangereux avec des animaux sauvages. Dans les jardins zoologiques, même les gardiens qui prennent soin de lions et des tigres pendant des années ne sont pas à l’abri du danger que posent ces animaux.»
   
L’enfant qui subsiste en nous est animé d’un insatiable désir de merveilleux et il veut croire à cette belle histoire d’amitié avec un lion, admet Cyrille Barrette. «Personne n’aime voir ses rêves brisés, mais l’un des rôles de la science est de dénoncer ce qui est faux. L’histoire de Christian le lion est un reportage à l’eau de rose qui nous trompe sur la véritable nature du lion. Elle sert peut-être une bonne cause — la conservation de cette espèce —, mais elle le fait avec de mauvais arguments.»

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