Société

Peule, anichinabé, tz’utujil, māorie

De par le monde, des étudiants universitaires autochtones militent contre le dérèglement du climat

Par : Yvon Larose
De gauche à droite: Dieynaba Bâ, membre de l’ethnie peule (Sénégal), Graeme Reed, membre de la nation anichinabée (Canada), Marco Ramírez, membre du peuple Tz’utujil (Guatemala) et Tiana Jakicevich, membre du peuple māori (Nouvelle-Zélande).
De gauche à droite: Dieynaba Bâ, membre de l’ethnie peule (Sénégal), Graeme Reed, membre de la nation anichinabée (Canada), Marco Ramírez, membre du peuple Tz’utujil (Guatemala) et Tiana Jakicevich, membre du peuple māori (Nouvelle-Zélande).

Que signifie être étudiant et militant climatique en 2020, lorsqu’on est autochtone? Comment l’identité autochtone influence-t-elle l’action climatique? Quelles sont les attentes de ces étudiants et quel regard portent-ils sur la lutte contre les changements climatiques à l’heure actuelle?

De ces questions de fond, quatre étudiants universitaires membres de communautés autochtones du Canada, du Sénégal, du Guatemala et de Nouvelle-Zélande en ont discuté, le mardi 17 novembre, lors d’un webinaire du Réseau UniC, le réseau international étudiant pour le climat. L’événement a attiré une soixantaine de participants de différents pays. Cette plateforme est une initiative de l’Université Laval. Elle est pilotée par l’Institut EDS et soutenue financièrement par le gouvernement du Canada, celui du Québec, la Ville de Québec et l’Université Laval, ainsi que d’autres partenaires. Le Réseau UniC est consacré à l’appui et à la mise en valeur de l’action climatique étudiante.

Le Réseau UniC fait sienne la déclaration du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ou GIEC, dans son rapport de 2014. Il reconnaît la richesse que représentent les «systèmes et pratiques du savoir autochtone, local et traditionnel, y compris la vision holistique qu’ont les populations autochtones de leurs collectivités et de leur environnement» dans la lutte contre les changements climatiques.

Le premier panéliste à prendre la parole fut le Canadien Graeme Reed. Membre du peuple anichinabé, il est candidat au doctorat à l’Université de Guelph, où il étudie les croisements de la gouvernance autochtone, de la gouvernance environnementale et de la crise climatique. Il travaille à l’Assemblée des Premières Nations en tant que conseiller politique principal, veillant à ce que la politique climatique fédérale et internationale protège les droits, les compétences et les connaissances des Premières Nations. Depuis 2019, il est le coprésident du Forum international des peuples autochtones sur les changements climatiques.

D’entrée de jeu, Graeme Reed a rappelé un fait: le réchauffement de la planète est particulièrement rapide au Canada. «Notre dernier rapport, a-t-il dit, révèle un réchauffement climatique deux fois plus prononcé qu’ailleurs. Si on continue sur cette lancée, nous atteindrons une augmentation de 9 degrés à long terme.» Selon lui, il est important de reconnaître ce fait et d’apporter les changements requis. «Un pas dans la bonne direction, a-t-il poursuivi, consisterait à réparer la relation déséquilibrée entre l’humain et la nature par la création d’un cadre permettant une consommation plus responsable générant moins de gaz à effet de serre. Il faut déconstruire le pattern de consommation. Pour cela, il faut reconnaître que les politiques publiques environnementales ne sont pas la solution, elles qui sont mises de l’avant pour maintenir ce pattern

Graeme Reed croit que les étudiants universitaires peuvent jouer un rôle dans la lutte contre les changements climatiques par leur militantisme. «Il n’y aura pas de réconciliation entre l’humain et la nature sans action, a-t-il affirmé. Tout commence par la reconnaissance du territoire que l’on habite. Le premier engagement est d’apprendre et de reconnaître l’histoire de ce territoire et ne pas répéter les gestes du passé.»

Les défis de l’Afrique subsaharienne

Dieynaba Bâ est membre de l’ethnie peule, au Sénégal. Elle est étudiante en troisième année de la licence en ingénierie technique du développement durable et management de l’environnement à l’Université Alioune Diop. Son militantisme, elle l’exerce notamment à l’intérieur d’un réseau international de jeunes créé par l’ONU. Ce réseau vise à atteindre les objectifs de développement durable de l’ONU et à lutter contre le réchauffement climatique.

«On observe une mobilisation grandissante de la jeunesse sénégalaise à travers des réseaux et des organisations associatives, a-t-elle expliqué. En juillet dernier a eu lieu le premier sommet climat du Sénégal. Ma perception est que les étudiants universitaires sont conscients des enjeux climatiques et qu’ils sont actifs pour relever ce défi. Cela se fait notamment par le projet Yanayi.»

Le projet Yanayi vise la création d’une base panafricaine de données ouvertes qualitatives sur les savoirs locaux relatifs aux changements climatiques, recueillis par 100 étudiants sous forme de récits auprès de 400 aînés, hommes et femmes, dans 100 villages ruraux, principalement en Afrique subsaharienne. Ces territoires sont particulièrement vulnérables à la désertification ou aux inondations, des phénomènes ayant des effets directs sur la production agricole et l’alimentation. Les savoirs ainsi collectés en langue locale et en français pourront être transcrits, préparés et diffusés pour générer notamment des données de recherche utiles à la lutte contre les changements climatiques.

Dieynaba Bâ est membre de ce collectif et fait son terrain auprès du peuple peul. «Le mode de vie du peuple peul est lié au climat et tourne autour de l’élevage, a-t-elle précisé. Ils vivent présentement des difficultés liées à la pluviométrie. Moins de pluie signifie moins de plantes pour le bétail. Beaucoup ont abandonné l’élevage pour se tourner vers la culture maraîchère.»

La cosmovision ancestrale du peuple maya

Marco Ramírez est originaire d’un village autochtone du peuple Tz’utujil au Guatemala. Descendant de la culture maya, il s'intéresse à l’agriculture et à l’aquaculture, et étudie à la Faculté des sciences de l’environnement et de l’agriculture de l’Université Rafael Landívar. Il participe actuellement à un projet de recherche conjoint Rafael Landívar-Université McGill pour le développement d’un modèle sociohydrologique pour le bassin du lac Atitlan. Il travaille aussi à la création d’un plan de gestion des cultures de tomates, en plus de s'intéresser aux questions inhérentes à l’éducation et à la vision du monde maya.

Le panéliste a fait son exposé en langue maya, un collègue de l’Université McGill agissant comme interprète. Pour lui, un militant climatique autochtone est un gardien de la Terre-Mère, un intermédiaire. «Il y a une résurgence au Guatemala pour protéger l’environnement, a-t-il souligné. Les communautés autochtones ont une connexion étroite avec les ressources naturelles. La lutte s’inscrit dans le cadre de la récupération de la cosmovision ancestrale du peuple maya. Les connaissances des ancêtres se situent notamment en matière de plantes comme de médicaments traditionnels.»

Selon lui, la lutte contre le dérèglement du climat dans son pays se heurte à des obstacles tels que le manque d’accès aux moyens de communication de masse, à des lois qui nourrissent la corruption et à la menace d’emprisonnement pour des agriculteurs indigènes ayant mené des actions environnementales.

Les autochtones et la nature, un tout

Tiana Jakicevich est issue du peuple māori, en Nouvelle-Zélande. Elle est inscrite en droit et en arts à l’Université de Wellington. Elle siège au conseil d’administration de ses deux facultés ainsi qu’au conseil de gouvernance universitaire. Cette avocate et activiste interdisciplinaire a défendu la protection des droits de la personne et la justice climatique autochtone dans son pays, de même qu’au niveau international, aux Nations unies, en tant que membre d’un collectif de jeunes autochtones de Nouvelle-Zélande et du Pacifique. Préserver Papatūānuku (la Terre nourricière) et prendre soin de te taiao (l’environnement) est important pour elle alors que son territoire ancestral fait face aux répercussions de la crise climatique.

«En Nouvelle-Zélande, a-t-elle expliqué, nous faisons face à l’érosion des berges des rivières, en partie à cause de l’agriculture. L’agriculture est la plus grande source de gaz à effet de serre dans notre pays. Il y a souvent des orages, des perturbations atmosphériques assez violentes.»

Selon elle, les changements climatiques sont pris au sérieux par les Māoris. «Nous savons d’où viennent les ancêtres, a-t-elle poursuivi. Nous disons qu’il n’y a pas de séparation entre la Terre et nous. Tous les autochtones sont liés à la nature. Ils sont beaucoup plus étroitement liés à la Terre qu’on le pense. C’est un tout. Il n’y a pas de brisure.»

Pour Tiana Jakicevich, être militant climatique «c’est lutter pour nos enfants». Elle a ajouté que de grands forums internationaux comme les conférences des parties à la Convention de l’ONU sur le climat ne sont pas des endroits où réunir les peuples autochtones. «Ces rencontres sont eurocentrées, loin des préoccupations des autochtones, a-t-elle dit. Nos réalités sont différentes. Ces forums ne vont jamais desservir les autochtones à cause du biais colonialiste. La solution serait que de tels forums soient mis sur pied par des autochtones pour les peuples autochtones.»

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