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Société

Le retour des talibans au pouvoir

Dans une webconférence, les professeurs Francesco Cavatorta et Jonathan Paquin ont analysé les raisons de l’échec des Occidentaux en Afghanistan

Par : Yvon Larose
Drapeaux des États-Unis d’Amérique et de la République islamique d’Afghanistan, avant la conquête du pays par les talibans en 2021. Ces fondamentalistes islamistes sont regroupés dans une organisation militaire, politique et religieuse. Depuis l’été dernier, le drapeau de l’Émirat islamique d’Afghanistan flotte sur ce pays d’Asie centrale. Sur ce drapeau blanc est inscrite en noir la <em>chahada</em>, soit le premier des cinq piliers de la croyance musulmane.
Drapeaux des États-Unis d’Amérique et de la République islamique d’Afghanistan, avant la conquête du pays par les talibans en 2021. Ces fondamentalistes islamistes sont regroupés dans une organisation militaire, politique et religieuse. Depuis l’été dernier, le drapeau de l’Émirat islamique d’Afghanistan flotte sur ce pays d’Asie centrale. Sur ce drapeau blanc est inscrite en noir la <em>chahada</em>, soit le premier des cinq piliers de la croyance musulmane.

Le retour au pouvoir des fondamentalistes islamistes talibans, en Afghanistan, est survenu à la suite de la prise de la capitale Kaboul le 15 août dernier. Deux semaines plus tard, les derniers soldats occidentaux, en l’occurrence américains, avaient quitté le pays. La fin de cette présence occidentale de 20 ans, principalement militaire, constitue sans contredit une défaite politique pour ces pays qui avaient misé sur la reconstruction politique, économique et sociale de l’Afghanistan pour justifier leur présence dans la région.

Le mardi 28 septembre, la Faculté des sciences sociales a présenté une webconférence sur le thème «Afghanistan: l’échec du nation-building».

«La principale leçon à tirer de l’expérience afghane est l’idée erronée selon laquelle il est possible, par la force, de débarrasser un pays d’un groupe qui en a toujours fait partie, a expliqué le professeur Jonathan Paquin, du Département de science politique. Cette idée est une chimère, car elle va à l’encontre de la culture d’un pays.»

Le professeur a rappelé que le but premier de l’invasion de l’Afghanistan par les Américains était de réagir aux attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, des attentats attribués à l’organisation terroriste islamiste Al-Qaïda. Celle-ci avait alors des camps d’entraînement en Afghanistan, avec la bénédiction du gouvernement taliban.

«Une fois les installations d’Al-Qaïda détruites par l’armée américaine, a-t-il poursuivi, et après la fuite des talibans au Pakistan voisin, comme il n’y avait plus de gouvernement, il a fallu s’en occuper pour faire du nation-building. On parlait alors de plus en plus de mettre en place un gouvernement démocratique qui accorderait les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes et qui implanterait des équipes provinciales de reconstruction.»

Selon lui, l’objectif a consisté à gagner le cœur et l’esprit du peuple afghan.

«Jusqu’à la fin, a-t-il dit, le processus de nation-building a reposé sur la confiance de la population dans les mesures occidentales. Pendant ce temps, les incursions des insurgés ont semé le chaos dans le pays dans le but de reprendre le pouvoir. Des mines antipersonnel explosaient sur les routes et des voitures piégées explosaient dans les villes. Parallèlement à cela, on tentait d’implanter le parlementarisme dans la vie politique afghane. En 2018, les Américains ont décidé de se retirer de l’Afghanistan en laissant le soin à l’armée afghane de combattre les talibans.»

Le professeur Francesco Cavatorta, du Département de science politique, a pour sa part souligné qu’une des causes de l’échec de la tentative de nation-building repose sur une mauvaise compréhension de la société afghane.

«Cette société est largement conservatrice, a-t-il précisé. Elle est analphabète et pauvre. Et le pays souffre d’un manque d’infrastructures. Un autre aspect qui a miné la confiance envers les Occidentaux est cette idée impériale que l’homme blanc sait mieux comment faire les choses.»

Le dilemme des coûts irrécupérables

En mai 2011 au Pakistan, les forces spéciales américaines ont tué le djihadiste saoudien et commanditaire des attentats du 11 septembre 2001, Oussama ben Laden. Cet événement soulève la question suivante: pourquoi les Occidentaux sont-ils restés si longtemps après en Afghanistan?

Selon Jonathan Paquin, les forces occidentales ont fait face au dilemme des coûts irrécupérables.

«Après plusieurs années, il devient difficile de quitter sans avoir remporté la victoire, a-t-il expliqué. Si on le fait, les milliards de dollars investis auront été perdus. Des milliers de civils et de soldats seront morts en vain. Il est préférable de continuer à investir en espérant que le vent tournera en notre faveur.»

Selon lui, le président américain Joe Biden est l'objet de nombreuses critiques.

«Il porte l’odieux de l’absence de victoire pour les Occidentaux, a-t-il poursuivi. Or, Biden était déjà en faveur d’un retrait lorsqu’il occupait le poste de vice-président sous Obama. Il souhaitait mettre l’accent sur les mesures contre-insurrectionnelles. Aux Afghans de décider du nation-building. Biden a exécuté l’accord de 2020 conclu par l’administration Trump avec les talibans. Cet accord prévoyait le retrait définitif des États-Unis et de leurs alliés. Biden est resté cohérent du début à la fin.»

Le professeur Cavatorta a rappelé que les civils ont été les victimes principales dans ce conflit qui aura duré 20 ans.

«Le vrai problème, a-t-il affirmé, est que la violence n’a jamais arrêté, dans les villes comme dans les campagnes. Sa fréquence a le plus ébranlé la population, elle l’a épuisée. En retour, celle-ci s’est laissée tomber dans les bras des talibans.»

Selon lui, il est difficile de gagner le cœur et l’esprit d’une population, notamment à la suite de tirs de drones accidentels sur des civils.

«Cela s’est produit souvent, a-t-il souligné. De telles bavures éloignent la population de l’occupant, surtout que les valeurs occidentales ne sont pas partagées par une grande partie de la population. L’armée afghane, entraînée par les Occidentaux, a perdu 70 000 hommes dans les combats avec les talibans. C’est un énorme sacrifice. Et au bout de tout ça, tu vois ton principal allié, les États-Unis, annoncer qu’il va quitter le pays. Une société a besoin d’avoir un sentiment de sécurité. Face à la violence, elle est prête à payer un prix assez élevé pour la stabilité. Un nouvel acteur comme les talibans, même s’il peut paraître radical, misogyne, autoritaire, injuste, apporte la sécurité à une population qui veut vivre en paix selon les coutumes.»

Les talibans ont été au pouvoir en Afghanistan entre 1996 et 2001.

«Aujourd’hui, peut-être que le pays sera relativement stable, a indiqué Jonathan Paquin. Ce ne serait pas impossible.»

Le Canada en zone de guerre

L’armée canadienne était présente en Afghanistan dès 2001. Elle a mis fin à sa mission de combat en 2011. Les derniers soldats ont quitté le pays en 2014. Au fil des ans, les militaires canadiens ont rempli trois types de missions.

«Ces derniers ont su relever les défis avec un succès relatif, a soutenu le professeur Paquin. Le Canada a fait la démonstration qu’il était un partenaire fiable et qu’il était prêt à prendre des risques. L’Afghanistan a permis au Canada de justifier sa participation à la guerre en Irak. À plus long terme, ces expériences ont contribué à de bonnes relations sécuritaires en Amérique du Nord.»

Selon Francesco Cavatorta, les 20 dernières années en Afghanistan peuvent se résumer à «des microvictoires dans un macroéchec».

«Vingt ans de présence occidentale ont amené un certain nombre de changements dans la société afghane, a-t-il expliqué. On a observé un certain progrès dans les droits individuels. Également en éducation et en santé.»

Durant la période de questions, Jonathan Paquin a insisté sur le rôle majeur du Pakistan voisin dans cette guerre. Selon lui, ce pays a joué très tôt un double jeu entre les militaires occidentaux en Afghanistan et les insurgés talibans réfugiés sur le territoire pakistanais, où ils avaient la capacité de s’armer et de se financer.

«Une partie de la population pakistanaise, a-t-il poursuivi, appuie toujours les insurgés talibans.»

Le professeur Cavatorta a précisé qu’Afghans et Pakistanais font partie des mêmes réseaux de part et d’autre de la frontière.

«Kaboul, a-t-il ajouté, aura besoin de la diplomatie pakistanaise pour s’affirmer.»

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