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Les novlangues contre l'esprit critique

Le langage joue un rôle dans les mécanismes du contrôle social

Par : Yvon Larose
Dans son récent mémoire de maîtrise en théorie sociologique, Liem Lanciault s’est penché sur le rôle de la langue et des modifications des habitudes de langage dans les mécanismes du contrôle social. Pour ce faire, il a passé en revue un roman et quatre essais. «Les auteurs, écrit-il, nous préviennent qu’il faut être doublement alerte quant au langage que nous utilisons, surtout quand il réfère à des concepts ou participe à des actions qui neutralisent la possibilité de poser un jugement critique.» Selon lui, ces auteurs voient dans le phénomène culturel appelé «novlangue» «un danger pour l’idéal de liberté que s’était donnée la modernité».

Victor Klemperer, l’auteur de LTI, la langue du 3e Reich: carnets d’un philologue, un essai publié en 1946, a observé de l’intérieur la nouvelle langue de l’État nazi. «L’Allemagne a vu l’élite politique s’approprier intentionnellement la langue dans une tentative de contrôler la pensée individuelle et, au bout du compte, l’action de la majorité des citoyens», explique Liem Lanciault. Dans cette société, certains mots étaient employés à toutes les sauces au point de perdre leur sens premier. Par exemple, chaque cérémonie officielle était qualifiée d’historique. De plus, l’État allemand cultivait l’euphémisme pour atténuer ou dissimuler la réalité.

La refonte du langage est à la base du roman 1984. Ce livre de George Orwell publié en 1949 décrit une Grande-Bretagne vivant sous un régime totalitaire. Le vocabulaire et la syntaxe sont à ce point simplifiés qu’ils empêchent la formulation d’idées critiques. Par exemple, le contraire de «bon» devient «inbon» avec l’ajout d’un préfixe marquant la négation. «Dans cette simplification de la pensée, tout devient binaire, souligne Liem Lanciault. On aplatit complètement le langage et les nuances n’existent plus. La langue devient un instrument de contrôle de la pensée et aussi l’expression d’une pensée réduite.»

Dans les sociétés démocratiques contemporaines, les tentatives de contrôle de la pensée à des fins politiques sont plus subtiles. Dans son essai publié en 1979 et intitulé On Clichés: The Supersedure of Meaning by Function, Anton Zijderveld se penche sur le phénomène des clichés, ces tournures de phrase stéréotypées ayant peu ou pas de valeur sémantique, mais constamment utilisées. Le mot «démocratie» en est un. Il est si général qu’il en vient à ne plus signifier grand-chose de précis. Selon Liem Lanciault, les clichés servent à la manipulation des foules. De plus, ils sont «tyranniques parce qu’ils évitent la réflexion tant chez l’émetteur que chez le récepteur du message».

Dans son livre Death Sentences: How Cliches, Weasel Words and Management-Speak Are Strangling Public Language paru en 2003, Don Watson dénonce la langue de l’administration publique moderne. Cette langue, selon lui, est truffée de clichés, de mots creux et de jargon depuis qu’une logique organisationnelle a envahi les institutions. Désormais, des mots empruntés à la langue managériale comme «flexibilité», «réseaux» et «rehaussement» font partie du vocabulaire institutionnel. Selon Liem Lanciault, «des mondes de sens ont disparu de la langue publique».

En 2005, Jaime Semprun publie Défense et illustration de la novlangue française. Selon lui, il faut voir la langue publique des démocraties contemporaines comme le reflet de sociétés qui, dans leur histoire, ont été influencées par la technique, la publicité et les médias. «Espace de liberté», «employabilité» et «actualisation» sont des exemples de la novlangue française. «Les novlangues ne sont que l’aboutissement logique d’une tendance généralisée vers l’abstraction dans les démocraties de masse», écrit Liem Lanciault.

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