Chroniques

Trois questions à Louis Bernatchez

Sur la nécessité de sauvegarder l’habitat des poissons

Les spécialistes canadiens en biologie marine ou aquatique et en environnement se mobilisent pour éviter un démantèlement de la Loi sur les pêches. Le 22 mars dernier, 625 d’entre eux ont envoyé une lettre au gouvernement fédéral pour lui demander de ne pas remettre en cause l’interdiction d’altérer l’habitat du poisson, comme des rumeurs le laissent entendre. Louis Bernatchez, professeur au Département de biologie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques, est l’un des rares signataires francophones.

Q  Quelle est l’importance de l’article 35 que les chercheurs craignent de voir supprimer dans la Loi sur les pêches?

R  Cet article constitue une interdiction générale de perturbation, dégradation et destruction des habitats du poisson, en eau douce ou en milieu marin. Selon la loi, toute construction – comme un barrage, un oléoduc ou une route – doit faire l’objet préalable d’une évaluation d’impacts environnementaux. C’est une loi très efficace qui impose des amendes si l’on a des preuves matérielles de destruction de l’habitat du poisson. Les promoteurs comme Hydro-Québec doivent adopter des mesures de compensation de perte d’habitat, en investissant notamment dans la reproduction des espèces touchées. Si l’article 35, qui constitue le cœur de la Loi sur les pêches, est supprimé, certains développements, comme le projet de gazoduc vers le Pacifique ou des ports en eau profonde, pourraient voir leurs délais de construction réduits, puisqu’on ne passerait plus par les études environnementales préalables. La législation sur les espèces menacées perdrait aussi de sa vigueur. Par ailleurs, certaines réponses données à Bob Rae à la Chambre des communes, sur l’éventuelle suppression de l’article 35, laissent entendre que la protection du poisson serait restreinte aux espèces que l’on juge d’intérêt écologique ou économique. C’est un concept absurde. Toutes les espèces ont besoin les unes des autres, car les gros bouffent les petits, que l’on pourrait juger insignifiants à première vue.

Q  Quel est le poids d’une telle mobilisation scientifique contre le démantèlement de cette loi?

R  Cela informe le public. Cela lui montre qu’il existe dans les universités des spécialistes à l’écoute des questions de protection de l’environnement. Si une législation doit être modifiée de façon importante, il faut que ce soit fait à la lumière des meilleures connaissances scientifiques possibles. Pour la Loi sur les pêches, on aimerait bien savoir si les scientifiques du ministère des Pêches et Océans ont donné leur avis. Par contre, je ne sais pas quels peuvent être les recours face à ce gouvernement majoritaire peu enclin à écouter qui que ce soit… Peut-être va-t-il répondre à notre lettre, nous annoncer que tout cela est un malentendu et que nos craintes ne sont pas fondées. Il faut se souvenir toutefois que ce gouvernement a déjà bâillonné ses propres chercheurs. La revue scientifique Nature a rapporté l’histoire d’une chercheuse de la côte Ouest, à l’emploi de Pêches et Océans Canada, qui avait étudié les origines d’un virus s’attaquant au saumon d’élevage et qui n’a pu expliquer ses travaux aux centaines de médias qui l’ont sollicitée dans le monde entier. Il fallait passer par le filtre du service des communications, car les scientifiques ne peuvent plus parler directement aux journalistes. Cette façon de faire est dénoncée dans la plus grosse revue scientifique au monde, et le Canada perd encore des points en matière environnementale.

Q  Quelles pourraient être les conséquences pour la recherche au Canada si la Loi sur les pêches perdait de l’importance?

R  Cela pourrait avoir un impact direct sur la recherche gouvernementale, car de nombreux chercheurs chez Pêches et Océans Canada travaillent sur les habitats du poisson. Si la loi ne protège plus ces habitats, cela justifie qu’on emploie moins de personnes pour s’en occuper. C’est donc très inquiétant, car cela s’ajoute à d’autres mauvaises nouvelles environnementales. Il faut aussi surveiller les programmes de subvention, qui pourraient être modifiés dès l’an prochain. Des changements sont déjà en cours. Le mois dernier, un rapport publié par un groupe expert de la Société royale du Canada soulignait qu’on a pris du retard en matière de protection de la biodiversité comparativement à plusieurs autres pays industrialisés. Les modifications à la Loi sur les pêches pourraient donc aller en sens inverse de ce qu’il faudrait faire pour améliorer la situation. 

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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