Chroniques

Trois questions à Diane Lamoureux

Sur l'héritage de Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir aurait eu cent ans si elle avait vécu jusqu’au 9 janvier 2008. Cette romancière, essayiste, professeure, intellectuelle, féministe éprise de liberté totale a marqué le dernier siècle. Son célèbre essai Le deuxième sexe (1949) a aidé plusieurs générations à remettre en question le déterminisme culturel des sexes, comme le constate Diane Lamoureux, professeure au Département de science politique et auteure de plusieurs ouvrages sur les femmes et sur le féminisme.

Q  Quel visage retenir de cette femme aux multiples facettes?

R L’œuvre pour laquelle aujourd’hui on se la rappelle c’est surtout le Deuxième sexe, bien que ce soit un ouvrage plus philosophique qu’un manifeste féministe. Je ne suis pas sûre qu’on retiendra ses romans, à l’exception peut-être des Mandarins, qui a reçu le Goncourt, et de ses mémoires. J’ai l’impression que c’est surtout la figure, le personnage qui va passer à l’histoire plutôt que la militante épisodique, elle qui est complètement passée à côté de la guerre d’Espagne et de la Résistance. En fait, Simone de Beauvoir a commencé à militer avec la guerre d’Algérie. Il existe d’ailleurs une cohérence entre l’opposition à la domination coloniale et un certain engagement féministe. Par exemple, elle a participé aux Rencontres à la Mutualité à Paris en 1972, au tribunal de Bruxelles sur les crimes à l’encontre des femmes l’année suivante. Elle a joué un rôle aussi dans le manifeste des 343, une pétition publiée en 1971 dans le Nouvel Observateur où des femmes connues réclamaient la légalisation de l’avortement.

Q Pensez-vous que Le deuxième sexe soit toujours pertinent presque soixante ans après sa parution?

R  La question de l’autonomie des femmes comme des êtres qui peuvent se concevoir de façon indépendante se pose toujours, même si les moyens que Simone de Beauvoir prônait pour y parvenir, le travail rémunéré et la liberté amoureuse, ne suffisent pas. Son appel à la liberté des femmes avec cette fameuse phrase, «On ne naît pas femme, on le devient», reste d’actualité. D’autant plus qu’aujourd’hui certains essayent de trouver des explications génétiques à toutes sortes de comportements. En ces temps de néo-libéralisme où les choses ne s’expliquent plus par des structures sociales, on se rabat sur la nature. Lorsque Simone de Beauvoir dit qu’il n’existe pas plus de nature féminine que de nature humaine, c’est donc une mise en garde salutaire.

Q Qui porte l’héritage de Simone de Beauvoir actuellement?

R  Il s’agit selon moi d’une postérité multiple. Sa richesse, c’est d’avoir essaimé. Aussi bien le féminisme égalitaire, prônant l’égalité de statut avec les hommes, que la logique Queer, qui affirme que la nature n’existe pas, qu’il n’y a que des conventions culturelles, peuvent se réclamer de Simone de Beauvoir. D’une façon générale, l’idée de liberté radicale des êtres humains qui construisent leurs situations relève de la pensée existentialiste, et elle a nourri l’individualisme contemporain. Le problème c’est qu’à part les féministes, pas grand monde n’accorde une importance aux réflexions féministes. La référence au Deuxième sexe va demeurer, sans que la plupart des gens sachent ce qu’il y a dedans. Autrement dit, c’est un texte culte mais pas particulièrement fréquenté!

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