Chroniques

La protection de la jeunesse sur la sellette

La professeure Marie-Christine Saint-Jacques, de la Faculté des sciences sociales, s’interroge sur la nécessité de revoir la loi de la protection de la jeunesse

Le décès d’une fillette de sept ans à Granby en avril a secoué le Québec et suscité beaucoup de questionnements sur la façon dont notre société protège les enfants. Le gouvernement a donc mis en place une Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. Marie-Christine Saint-Jacques, professeure à l’École de travail social et de criminologie, revient sur quelques éléments essentiels de la Commission, quelques jours après le début des audiences.

Faudrait-il revoir la loi sur la protection de la jeunesse pour mieux l’adapter à la réalité culturelle de certaines familles?

Je ne pense pas que le problème vienne d’une législation à laquelle les gouvernements apportent régulièrement des transformations. À titre d’exemple, la loi 99, adoptée récemment, se préoccupe déjà de l’identité culturelle des enfants des Premières Nations. Selon moi, les difficultés viennent surtout des conditions sociales dans lesquelles la législation se déploie. À trop se concentrer sur les services de la protection de la jeunesse, on n’arrivera jamais à régler les difficultés des enfants et des parents au Québec. Comme société, il faut surtout éviter que certaines familles ou des jeunes ne se trouvent aux prises avec des situations qui se détériorent. Le but, c’est finalement d’avoir moins de signalements. La loi sur la protection de la jeunesse doit rester un outil de dernier recours. Comment y arriver? D’abord en soutenant les parents, pour pallier notamment les difficultés financières qu’ils peuvent éprouver, entre autres pour empêcher que la nourriture ne manque chez eux. La communauté doit disposer de ressources pour les soutenir.

Comment expliquer les besoins criants de certaines familles, mais aussi ceux de nombreux organismes communautaires, alors que nous vivons dans une société riche?

Malgré la situation de plein emploi, une partie de la population n’a pas accès au bien-être et à de bonnes conditions de vie en raison de problèmes personnels, familiaux ou de santé mentale. Certaines personnes qui ont grandi en situation de violence et de négligence ont vécu des événements traumatisants et ils s’intègrent difficilement à la société. Ces gens-là ont besoin du soutien de leur communauté. Il faut donc intervenir à certains moments stratégiques et agir en prévention. Sans oublier que les ressources communautaires restent limitées. Quand un drame comme celui de Granby survient, il ne suffit pas de revoir le fonctionnement d’une organisation qui aurait le mandat d’avoir des yeux partout. C’est une responsabilité collective, sociétale. La protection de la jeunesse ne prend pas en charge la toxicomanie des parents, par exemple, ni les outils pour élever des enfants, qui ont longtemps relevé des CLSC. Le gouvernement a beaucoup coupé dans la santé publique, donc dans la prévention, et il a réorganisé le réseau. On doit maintenant se demander quelles conséquences ont eu ces décisions sur les familles.

Quel type d’approche faut-il privilégier pour éviter de faire appel aux services de protection de la jeunesse?

La Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec, qui regroupe une cinquantaine d’organismes communautaires, me semble faire un travail intéressant. Ces organismes accompagnent notamment des familles au moment de la séparation parentale, une étape qui peut comporter de très grands défis. Disposer de groupes de parole, de services juridiques ou de conseils pour aider à vivre une séparation saine, cela peut empêcher une situation de s’amplifier et de devenir dramatique. Même chose si les femmes ont accès à des maisons d’hébergement en cas de violence conjugale ou si les hommes en grande détresse peuvent compter sur des ressources d’aide. Proches de la communauté, ces ressources comptent beaucoup dans la vie des gens. Il ne faut donc pas seulement soutenir les enfants. Il faut aussi aider les parents pour qu’ils puissent jouer leur rôle. Par ailleurs, nos travaux soulignent le rôle crucial que joue la relation entre le parent et l’intervenant pour aider à résoudre les difficultés que vivent les familles. Il est donc essentiel que les professionnels disposent de conditions de travail adéquates pour accomplir leur tâche dans les règles de l’art et qu’ils puissent continuer à se former tout au long de leur carrière.

Marie-Christine Saint-Jacques

Université Laval

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